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Le Symphonion 

NdÉ. Jules Verne et la musique forment un voyage intime, grandiose souvent, plus qu’une bande-son dans l’univers des Voyages extraordinaires. Ce Symphonion offre quelques pistes d’étude ou de plaisir, des musiques soufflées dans Un an dans les airs aux récits verniens lus, écoutés et partagés.

Au sommaire :

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Jules Verne, l’aventure d’une transgression

Cette balade parmi les sons s’appuie sur  l’exploration sensible de François Raymond dans « Les machines musicales de Jules Verne : esquisse pour une esthétique vernienne » (Romantisme,1983, Vol.13, N°41).

 

La harpe éolienne de la grotte de Fingal : la communion cosmique

« Là, les noces de l’héroïne coïncideront avec celles, cosmiques, de l’Océan et de la Terre, et celles esthétiques, de la musique, de la lumière et de l’architecture. » François Raymond

 ***

« Au moment d’entrer dans Fingal’s Cave, les visiteurs s’arrêtèrent, sur le conseil de leur guide.

Devant eux s’ouvrait une sorte de nef, haute et profonde, pleine d’une mystérieuse pénombre. L’écart entre les deux parois latérales, au niveau de la mer, mesurait trente-quatre pieds environ. À droite et à gauche, des piliers de basalte, pressés les uns contre les autres, cachaient, comme dans certaines cathédrales de la dernière période gothique, la masse des murs de soutènement. Sur le chapiteau de ces piliers s’appuyaient les retombées d’une énorme voûte ogivale, qui, sous clef, s’élevait de cinquante pieds au-dessus des eaux moyennes.

Miss Campbell et ses compagnons, émerveillés de ce premier aspect, durent enfin s’arracher à leur contemplation et suivre cette saillie, qui forme la banquette intérieure.

Là se rangent, dans un ordre parfait, des centaines de colonnes prismatiques, mais de taille inégale, semblables aux produits d’une cristallisation gigantesque. Leurs fines arêtes se dégagent aussi nettement que si le ciseau d’un ornemaniste en eût profilé les lignes. Aux angles rentrants des unes s’adaptent géométriquement les angles sortants des autres. À celles-ci, il y a trois pans ; à celles-là, quatre, cinq, six, et jusqu’à sept ou huit, — ce qui, dans l’uniformité générale du style, met une variété qui prouve en faveur du sens artiste de la nature.

La lumière, venue du dehors, se jouait sur tous ces angles à facettes. Reprise par l’eau intérieure, réfléchie comme dans un miroir, s’imprégnant aux pierres sous-marines, aux herbes aquatiques, de teintes vertes, rouge sombre ou jaune clair, elle allumait de mille éclats les saillies des basaltes, qui plafonnaient en caissons irréguliers à la voûte de cette hypogée sans rivale au monde.

Au dedans régnait une sorte de silence sonore, — s’il est permis d’accoupler ces deux mots, — ce silence spécial aux excavations profondes, que les visiteurs ne songeaient pas à interrompre. Seul, le vent y promenait un effluve de ces longs accords, qui semblent faits d’une mélancolique série de septièmes diminuées, s’enflant et s’éteignant peu à peu. On eût cru entendre, sous son souffle puissant, résonner tous ces prismes comme les languettes d’un énorme harmonica. N’est-ce pas à cet effet bizarre qu’est dû le nom d’An-Na-Vine, « la grotte harmonieuse », ainsi que cette caverne est appelée en langage celtique ?

« Et quel nom pouvait mieux lui convenir ? dit Olivier Sinclair, puisque Fingal était le père d’Ossian, dont le génie a su confondre en un seul art la poésie et la musique.

— Sans doute, répondit le frère Sam ; mais, comme le disait Ossian lui-même : « Quand mon oreille entendra-t-elle le chant des bardes ? Quand mon cœur palpitera-t-il au récit des actions de mes pères ? La harpe ne fait plus retentir les bois de Sebora ! »

— Oui, ajouta le frère Sib, « le palais est maintenant désert, et les échos ne répéteront plus les chants d’autrefois ! »

La profondeur totale de la grotte est estimée à cent cinquante pieds environ. Au fond de la nef apparaît une sorte de buffet d’orgue, où se profilent un certain nombre de colonnes d’un gabarit moindre qu’à l’entrée, mais d’une égale perfection de lignes.

Là, Olivier Sinclair, miss Campbell, ses deux oncles, voulurent s’arrêter un instant.

De ce point, la perspective, s’ouvrant en plein ciel, était admirable. L’eau, imprégnée de lumière, laissait voir la disposition du fond sous-marin, formé de bouts de fûts, ayant depuis quatre jusqu’à sept côtés, enchâssés les uns aux autres, comme les carreaux d’une mosaïque. Sur les parois latérales, il se faisait d’étonnants jeux de lumière et d’ombre. Tout s’éteignait, lorsque quelque nuage tombait devant l’ouverture de la grotte, comme un rideau de gaze sur le proscenium d’un théâtre. Tout resplendissait, au contraire, et s’égayait des sept couleurs du prisme, quand une bouffée de soleil, réverbérée par le cristal du fond, s’enlevait en longues plaques lumineuses jusqu’au chevet de la nef.

Au delà, la mer brisait sur les premières assises de l’arc gigantesque. Ce cadre, noir comme une bordure d’ébène, laissait leur entière valeur aux arrière-plans. Au delà, l’horizon de ciel et d’eau apparaissait dans toute sa splendeur, avec les lointains d’Iona, qui, à deux milles au large, découpait en blanc les ruines de son monastère.

Tous, en extase devant ce féerique décor, ne savaient comment formuler leurs impressions.

« Quel palais enchanté ! dit enfin miss Campbell, et quel esprit prosaïque serait celui qui se refuserait à croire qu’un Dieu l’a créé pour les sylphes et les ondines ! Pour qui vibreraient, au souffle des vents, les sons de cette grande harpe éolienne ? N’est-ce pas cette musique surnaturelle que Waverley entendait dans ses rêves, cette voix de Selma dont notre romancier a noté les accords pour en bercer ses héros ?

— Vous avez raison, miss Campbell, répondit Olivier, et, sans doute, lorsque Walter Scott cherchait ses images dans ce poétique passé des highlands, il songeait au palais de Fingal.

— C’est ici que je voudrais évoquer l’ombre d’Ossian ! reprit l’enthousiaste jeune fille. Pourquoi l’invisible barde ne réapparaîtrait-il pas à ma voix, après quinze siècles de sommeil ? J’aime à penser que l’infortuné, aveugle comme Homère, poète comme lui, chantant les grands faits d’armes de son époque, s’est plus d’une fois réfugié dans ce palais, qui porte encore le nom de son père ! Là, sans doute, les échos de Fingal ont souvent répété ses inspirations épiques et lyriques, dans le plus pur accent des idiomes de Gaël. Ne croyez-vous pas, monsieur Sinclair, que le vieil Ossian a pu s’asseoir à la place même où nous sommes, et que les sons de sa harpe ont dû se mêler aux rauques accents de la voix de Selma ?

— Comment ne pas croire, miss Campbell, répondit Olivier Sinclair, à ce que vous dites avec un tel accent de conviction ?

— Si je l’invoquais ? » murmura miss Campbell.

Et de sa voix fraîche, elle jeta à plusieurs reprises le nom du vieux barde à travers les vibrations du vent.

Mais, quel que fût le désir de miss Campbell, et bien qu’elle l’eût appelé par trois fois, l’écho seul répondit. L’ombre d’Ossian n’apparut pas dans le palais paternel.

Cependant, le soleil avait disparu sous d’épaisses vapeurs, la grotte s’emplissait de lourdes ombres, la mer commençait à grossir au dehors ; ses longues ondulations venaient déjà se briser bruyamment sur les derniers basaltes du fond.

Les visiteurs reprirent donc l’étroite banquette, à demi couverte par l’embrun des lames ; ils tournèrent l’angle de l’îlot, violemment éventé, contre lequel butait le vent du large ; puis ils se retrouvèrent momentanément à l’abri sur la chaussée.

Le mauvais temps s’était accru notablement depuis deux heures. La bourrasque prenait du corps en se jetant sur le littoral d’Écosse et menaçait de tourner à l’ouragan.

Mais miss Campbell et ses compagnons, garantis par les falaises basaltiques, purent aisément regagner Clam-Shell.

Le lendemain, sous un nouvel abaissement de la colonne barométrique, le vent se déchaîna avec une grande impétuosité. Des nuages, plus épais, plus livides, emplirent l’espace, en se maintenant dans une zone moins élevée. Il ne pleuvait pas encore, mais le soleil ne se montrait plus, même à de rares intervalles.

Miss Campbell ne parut pas aussi contrariée de ce contre-temps qu’on l’eût pu croire. Cette existence, sur un îlot désert, fouetté par la tempête, allait à sa nature ardente. Comme une héroïne de Walter Scott, elle se plaisait à errer parmi les roches de Staffa, absorbée dans des pensées nouvelles, le plus souvent seule, et chacun respectait sa solitude.

Plusieurs fois, aussi, elle retourna à cette grotte de Fingal, dont la poétique étrangeté l’attirait. Là, rêveuse, elle passait des heures entières et tenait peu compte des recommandations qui lui étaient faites de ne point s’y aventurer imprudemment.

Le lendemain, 9 septembre, le maximum de dépression s’était porté sur les côtes de l’Écosse. À ce centre de la bourrasque, les courants aériens se déplacèrent avec une violence sans égale. C’était un ouragan. Il eût été impossible de lui résister sur le plateau de l’île.

Vers sept heures du soir, au moment où le dîner les attendait dans Clam-Shell, Olivier Sinclair et les frères Melvill eurent lieu d’être extrêmement inquiets.

Miss Campbell, partie depuis trois heures, sans dire où elle allait, n’était pas encore de retour. » — Le Rayon vert

 

Le Rayon vert, bande-son

  • Offenbach, Rêverie, La harpe éolienne.
  • Berlioz, Lélio, Op. 14b (5/7) – Movement V : « La harpe éolienne », interprétée par le London Symphony Orchestra, chef d’orchestre : Colin Davis.

  • Chopin, Etude, opus 25 no.1, surnommée « La harpe éolienne » par Schumann et interprétée par Anthony Horowitz.

 

Au fond de la grotte de Fingal…

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Une Ville flottante : l’inquiétante étrangeté de la mélopée

« L’art est considéré comme l’expression douloureuse d’une âme égarée. Une « poétique étrangeté ». » François Raymond

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« Je remontai alors sur le pont, et, suivant le roufle, j’arrivai à la porte qui fermait l’escalier indiqué. Cet escalier conduisait, non plus à de vastes salons, mais à un simple carré demi-obscur, autour duquel était disposée une double rangée de cabines. Harry Drake, voulant isoler Ellen, n’avait pu choisir un endroit plus propice à son dessein.

La plupart de ces cabines étaient inoccupées. Je parcourus le carré et les couloirs latéraux porte à porte. Quelques noms étaient inscrits sur les pancartes, deux ou trois au plus, mais non celui de Harry Drake. Cependant, j’avais fait une minutieuse inspection de ce compartiment, et fort désappointé, j’allais me retirer, quand un murmure vague, presque insaisissable, frappa mon oreille. Ce murmure se produisait au fond du couloir de gauche. Je me dirigeai de ce côté. Les sons, à peine perceptibles, s’accentuèrent davantage. Je reconnus une sorte de chant plaintif, ou plutôt une mélopée traînante, dont les paroles ne parvenaient pas jusqu’à moi.

J’écoutai. C’était une femme qui chantait ainsi ; mais dans cette voix inconsciente on sentait une douleur profonde. Cette voix devait être celle de la pauvre folle. Mes pressentiments ne pouvaient me tromper. Je m’approchai doucement de la cabine qui portait le numéro 775. C’était la dernière de ce couloir obscur, et elle devait être éclairée par un des hublots inférieurs évidés dans la coque du Great-Eastern. Sur la porte de cette cabine, aucun nom. En effet, Harry Drake n’avait pas intérêt à faire connaître l’endroit où il confinait Ellen.

La voix de l’infortunée arrivait alors distinctement jusqu’à moi. Son chant n’était qu’une suite de phrases fréquemment interrompues, quelque chose de suave et de triste à la fois. On eût dit des stances étrangement coupées, telles que les réciterait une personne endormie du sommeil magnétique.

Non ! bien que je n’eusse aucun moyen de reconnaître son identité, je ne doutais pas que ce fût Ellen qui chantât ainsi. » — Une ville flottante, 1872.

 

Une ville flottante, bande-son

  • Massenet, Marie-Magdeleine, drame sacré, 1873. Radiodiffusion Český rozhlas (mars 2012).

  • Bach, Cantata, « Meine seufzer, mein tränen » (BWV 13), interprétée en 1972 par Kurt Equiluz (T), Max van Egmond (B), Paul Esswood (A) et le soprano Walter Gampert, dir. Gustav Leonhardt.

  • Gounod, Sapho, « Ô ma lire immortelle » (1896), interprétée par Régine Crespin.

  • Schubert, « Der Tod und das Mädchen » (« La Jeune Fille et la Mort »), opus 7 no 3, D.531, d’après un poème de Claudius, interprétée par Nathalie Stutzmann.

 

Verne, romantique ?

***

Les Indes Noires : la nostalgie des origines

« Ces mélodies nationales n’ont été composées par personne, elles sont un mélange naturel du souffle de la brise, du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. » Jules Verne, Les Indes noires

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« Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur qui ne dépasse jamais deux milles.
Les premières collines du littoral sont encore empreintes d’un grand caractère.

« Voilà donc ce lac, s’écria James Starr, que l’on a justement comparé à une longue anguille ! On affirme qu’il ne gèle jamais. Je n’en sais rien, mais ce qu’il ne faut point oublier, c’est qu’il a servi de théâtre aux exploits de la Dame du lac. Je suis certain que, si notre ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa surface l’ombre légère de la belle Hélène Douglas !

– Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, et pourquoi ne la verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
houillère sur les eaux du lac Malcolm ? »

En cet instant, les sons clairs d’une cornemuse se firent entendre à l’arrière du Rob-Roy.

Là, un Highlander en costume national préludait, sur son « bag-pipe » à trois bourdons, dont le plus gros sonnait le sol, le second le si, et le plus petit l’octave du gros. Quant au chalumeau, percé de huit trous, il donnait une gamme de sol majeur dont le fa était naturel.

Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. On peut croire, véritablement, que ces mélodies nationales n’ont été composées par personne, qu’elles sont un mélange naturel du souffle de la brise, du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain, qui revenait à intervalles
réguliers, était bizarre. Sa phrase se composait de trois mesures à deux temps, et d’une mesure à trois temps, finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille époque, il était en majeur, et l’on eût pu l’écrire comme suit, dans ce langage chiffré qui donne, non les notes, mais les intervalles des
tons :

5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
···

1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
···

Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des lacs d’Écosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander l’accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne, consacré aux poétiques légendes de la vieille Calédonie :

Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez à jamais
Vos légendes charmantes,
Beaux lacs écossais !

Sur vos bords on trouve la trace
De ces héros tant regrettés,
Ces descendants de noble race,
Que notre Walter a chantés ! »

Les Indes noires, 1877.

 

Les Indes noires, bande-son

« Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. » Jules Verne

  • Robert Burns, « Scots Wha Hae », interprété par Arthur Johnstone.

  • Parmi les complaintes celtes de la mer, « Ailein Duinn » de Annag Chaimbeul, interprétée par Meav.

  • Parmi les chants celtes de la terre, « Rowan Tree« , interprété par John McDermott.

Comme Verne, la musique romantique, sublime, épique et mélancolique, s’est emparée de ces  » hymnes, consacrés aux poétiques légendes de la vieille Calédonie » :

  • Saint-Saëns, « Le lever de la lune », d’après un poème d’Ossian, interprété par José Van Dam et Jean-Phillipe Collard.

  • Beethoven, Scottish Songs, Op. 108, interprétées par Dietrich Fischer-Dieskau, dir. Herbert Froitzheim (1952).

  • Haydn, Schottische und Walische Volkslieder, interprétées par Fritz Wunderlich.

 

Verne et le gothique

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Interlude

« Après cette ascension vers la lumière que constitue le cycle calédonien : Une Ville flottante, Les Indes noires, Le Rayon-Vert, il convient de redescendre, d’explorer le versant nocturne des « Voyages extraordinaires ». « Les ténèbres sont belles aussi », disait Nell ; les ténèbres, et leurs machines musicales. »

François Raymond

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Le Château des Carpathes : diabolique machine

« La reproduction implique ici (…) l’intervention faustienne de la machine et le passage de l’art à l’artificiel. Du moins machine et artifice restent-ils, paradoxalement, au service d’une certaine jouissance : celle de la perversion. » François Raymond

***

« Soudain la Stilla apparut.

Franz laissa tomber son couteau sur le tapis.

La Stilla était debout sur l’estrade, en pleine lumière, sa chevelure dénouée, ses bras tendus, admirablement belle dans son costume blanc de l’Angélica d’Orlando, telle qu’elle s’était montrée sur le bastion du burg. Ses yeux, fixés sur le jeune comte, le pénétraient jusqu’au fond de l’âme…

Il était impossible que Franz ne fût pas vu d’elle, et, pourtant, la Stilla ne faisait pas un geste pour l’appeler… elle n’entrouvrait pas les lèvres pour lui parler… Hélas ! elle était folle !

Franz allait s’élancer sur l’estrade pour la saisir entre ses bras, pour l’entraîner au-dehors…

La Stilla venait de commencer à chanter. Sans quitter son fauteuil, le baron de Gortz s’était penché vers elle. Au paroxysme de l’extase, le dilettante respirait cette voix comme un parfum, il la buvait comme une liqueur divine. Tel il était autrefois aux représentations des théâtres d’Italie, tel il était alors au milieu
de cette salle, dans une solitude infinie, au sommet de ce donjon, qui dominait la campagne transylvaine !

Oui ! la Stilla chantait !… Elle chantait pour lui… rien que pour lui !… C’était comme un souffle s’exhalant de ses lèvres, qui semblaient être immobiles… Mais, si la raison l’avait abandonnée, du moins son âme d’artiste lui était-elle restée toute entière !

Franz, lui aussi, s’enivrait du charme de cette voix qu’il n’avait pas entendue depuis cinq longues années…
Il s’absorbait dans l’ardente contemplation de cette femme qu’il croyait ne jamais revoir, et qui était là, vivante, comme si quelque miracle l’eût ressuscitée à ses yeux !

Et ce chant de la Stilla, n’était-ce pas entre tous celui qui devait faire vibrer plus vivement au coeur de Franz les cordes du souvenir ? Oui ! il avait reconnu le finale de la tragique scène d’ Orlando, ce finale où l’âme de la cantatrice s’était brisée sur cette dernière phrase :

Innamorata, mio cuore tremante,
Voglio morire…

Franz la suivait note par note, cette phrase ineffable… Et il se disait qu’elle ne serait pas interrompue, comme elle l’avait été sur le théâtre de San-Carlo !… Non !… Elle ne mourrait pas entre les lèvres de la Stilla, comme elle était morte à sa représentation d’adieu…

Franz ne respirait plus… Toute sa vie était attachée à ce chant… Encore quelques mesures, et ce chant s’achèverait dans toute son incomparable pureté…

Mais voici que la voix commence à faiblir… On dirait que la Stilla hésite en répétant ces mots d’une douleur poignante :

Voglio morire…

La Stilla va-t-elle tomber sur cette estrade comme elle est autrefois tombée sur la scène ?…

Elle ne tombe pas, mais le chant s’arrête à la même mesure, à la même note qu’au théâtre de San-Carlo…

Elle pousse un cri… et c’est le même cri que Franz avait entendu ce soir-là…

Et pourtant, la Stilla est toujours là, debout, immobile, avec son regard adoré, – ce regard qui jette au jeune comte toutes les tendresses de son âme…

Franz s’élance vers elle… Il veut l’emporter hors de cette salle, hors de ce château… »

 

Correspondances en Zif : de la bohème célesterrienne

 Les machines et les décors sublimes qui font vibrer la boîte à image et à musique de Célesterre rappellent les merveilleux artifices de Gortz et sa quête d’absolu.

« Si les Célesterriens, Sarraceno en tête, se revendiquaient d’un idéal égalitaire, force était de constater que l’expérience restait imparfaite. Deux associations de gentlemen s’y étaient rapidement constituées, les clubs Fraternité et Liberté, dont nous parlerons plus amplement tant mes compagnons les fréquentèrent et tant ils firent la pluie et le beau temps en Célesterre. Les dames en étaient bien entendu exclues et avaient leur propre thé quotidien, le dimanche chez mademoiselle Karapova, le lundi chez Lady Corgay, le mardi chez Mistress Branican, le mercredi chez Paulina Barnett, etc. Comme Julie n’a pour ainsi dire pas relaté dans ses carnets ce qu’il s’y disait, ils resteront à jamais un mystère.

À ces réunions régulières, masculines comme féminines, les « petits » de Célesterre n’étaient pas les bienvenus. Ils se retrouvaient ailleurs, chez les Agniers par exemple. De par sa nouvelle fonction, Nadar était de ces réunions populaires, comme il le mentionna dans son carnet du 19 octobre. Julie venait aussi, avec ce Puck dont elle ne parvenait pas à se séparer mais qu’elle avait en fait sous son contrôle. Cela, elle ne le confia pas non plus à ses carnets, que son hôtesse bourgeoise lisait… Je passai pour ma part beaucoup de temps à fréquenter cette Bohème, autant par nécessité – je n’avais alors rien de brillant à mettre en avant pour m’attirer les bonnes grâces des gens des clubs – que par intérêt – j’espérais percer tous les secrets de Célesterre par le dessous.

Nous nous retrouvions dans tous les coins suffisamment vastes et chauffés de la Zif. Des fêtes mémorables s’y improvisaient. Les savants, maîtres incontestés de Célesterre, évitaient soigneusement ces débordements, mais ils les toléraient de cet air condescendant et paternaliste qui les caractérisait. Les quelques artistes embarqués sur la Zif nous honoraient en revanche de leur présence.

CAMPESINOÀ l’œuvre sur son ballon fresque.

CAMPESINO
À l’œuvre sur son ballon fresque.

C’est ainsi que je fis connaissance de Maximilian Van Mitten, un poète aérien, et du peintre madrilène Juan Antonio Campesino. Ce dernier s’était mis en tête de couvrir de fresques monumentales les ballons de Célesterre, à commencer par le sien. J’ai cherché dans l’œuvre de Verne ces deux artistes que j’admirais fort, sans grand succès : un Van Mitten qui n’a rien à voir avec Max puisqu’il est commerçant se trouve dans Kéraban-le-Têtu (1883) et je ne reconnais pas Campesino dans le Max Réal du Testament d’un excentrique (1899) ou l’Olivier Sinclair du Rayon vert (1882). En matière de ces arts-là, Jules avait des goûts convenus et bourgeois. Pour ce qui est de la musique en revanche, chaque Voyage extraordinaire lui rend hommage par l’évocation (parfois légère, des chants de la nature), par la critique (souvent virulente, surtout contre Wagner), voire par un personnage saillant. 

(…)

Si vous me prodiguâtes quelque émotion musicale, la palme revint plutôt à celle qui partageait avec vous le devant de la scène célesterrienne. Ah, la Stelletta, ma « petite étoile » italienne, fille gâtée et adorée d’un obscur arithméticien, comme nous vous aimions quand vous chantiez pour nous dans nos entresols ! Comme je vous aimais, moi qui avais votre âge et la fougue qu’il autorise. Et comme vous me le rendiez bien – j’ose l’affirmer – pendant ces quelques mois où je vous courtisai. Quelle surprise de vous voir réapparaître dans Le Château des Carpathes (1892) votre nom à peine transformé mais votre portrait si juste :

« La Stilla, alors âgée de vingt-cinq ans, était une femme d’une beauté incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dorées, ses yeux noirs et profonds, où s’allumaient des flammes, la pureté de ses traits, sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d’un Praxitèle n’aurait pu former plus parfaite. » Et Verne d’enchaîner en citant Musset, qu’il me conseilla lui-même de vous lire : « Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur. »

Comme j’aimerais aujourd’hui, tel le comte Franz de Telek, entendre votre voix et voir votre silhouette au-delà de votre mort ! » — Philippe Daryl

LA BOHÊME Quelque part, sans doute dans le Maître Ballon, se retrouvent les mélomanes célesterriens.

LA BOHÊME
Quelque part, sans doute dans le Maître Ballon, se retrouvent les mélomanes célesterriens.

 

Le Château des Carpathes, bande-son

  • Händel, Orlando, 1732. Interprété par le Baroque Orchestra B’Rock, Bejun Mehta (Orlando), Lenneke Ruiten (Angelica), Kristina Hammerström (Medoro), Sunhae Im (Dorinda), Konstantin Wolff (Zoroastro). Dir. René Jacobs.

  • Offenbach, Les Contes d’Hoffmann, 1851 (livret), 1881 (représentation), interprétés par l’Orchestre national d’Athènes (mars 1998).

  • Berlioz, Les nuits d’été, « Le spectre de la rose », d’après un poème de Théophile Gautier, interprété par Régine Crespin.

  • Gounot, Faust, 1859, interprété par l’Orchestre et Choeurs de l’Opera National de Paris, dir. André Cluytens (1953).

***

Dans les machines de Gortz

  • « Émergences du fantastique », François Raymond in Jules Verne 5, 1987.
  • « Musique et fantastique dans Le Château des Carpathes… », Joseph-Marc Bailbé in Jules Verne, filiations, rencontres, influences, Librairie Minard, 1980.
  • Fantastique et événement : étude comparée des oeuvres de Jules Verne et de Howard P. Lovecraft, Florent Montaclair in Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, 1997.

***

M. Ré-Dièze et Mlle Mi-Bémol : grotesque et perversion musicale

« Ce cauchemar musical est tout imprégné d’érotisme. Rodolphe de Gortz savourait la voix d’une morte ; son cousin Effarane se complaît à manipuler des « voix » enfantines, celle d’un garçon en particulier, ajoutant à cette perversité celle de profaner une église, au moment sacré de l’Elévation. » François Raymond

 ***

« Il va de soi que, dès ce jour, il ne fut plus question que du grave événement qui passionnait la bourgade. Ce grand artiste, qui avait nom Effarane, doublé d’un grand inventeur, se faisait fort d’enrichir notre orgue d’un registre de voix enfantines. Et alors, à la prochaine Noël, après les bergers et les mages accompagnés par les trompettes, les bourdons et les flûtes, on entendrait les voix fraîches et cristallines des anges papillonnant autour du petit Jésus et de sa divine Mère.

Les travaux de réparation avaient commencé dès le lendemain ; maître Effarane et son aide s’étaient mis à l’ouvrage. Pendant les récréations, moi et quelques autres de l’école nous venions les voir. On nous laissait monter à la tribune sous condition de ne point gêner. Tout le buffet était ouvert, réduit à l’état rudimentaire. Un orgue n’est qu’une flûte de Pan, adaptée à un sommier, avec soufflet et registre, c’est-à-dire une règle mobile qui régit l’entrée du vent. Le notre était d’un grand modèle comportant vingt-quatre jeux principaux, quatre claviers de cinquante-quatre touches, et aussi un clavier de pédales pour basses fondamentales de deux octaves. Combien nous paraissait immense cette forêt de tuyaux à anches ou à bouches en bois ou en étain ! On se serait perdu au milieu de ce massif touffu ! Et quels noms drôles sortaient des lèvres du maître Effarane : les doublettes, les larigots, les cromornes, les bombardes, les prestants, les gros nasards ! Quand je pense qu’il y avait des seize-pieds en bois et des trente-deux-pieds en étain ! Dans ces tuyaux-là, on aurait pu fourrer l’école tout entière et M. Valrügis en même temps !

Nous regardions ce fouillis avec une sorte de stupéfaction voisine de l’épouvante.

« Henri, disait Hoct, en risquant un regard en dessous, c’est comme une machine à vapeur…

— Non, plutôt comme une batterie, disait Farina, des canons qui vous jetteraient des boulets de musique !… »

Moi, je ne trouvais pas de comparaisons, mais, quand je songeais aux bourrasques que le double soufflet pouvait envoyer à travers cet énorme tuyautage, il me prenait un frisson dont j’étais secoué pendant des heures. »

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M. Ré-Dièze et Mlle Mi-Bémol, bande-son

  • Saint-Saёns, Fantaisie n°2 en Ré-bémol, op. 101, interprétée par Rolf Uusväli (1982).

  • Saint-Saëns, Le Carnaval des animaux, 1886, interprété par le Royal Philharmonic Orchestra. Au piano, Vivian Troon, Roderick Elms, dir. Andrea Licata.

  • Beethoven, Symphonie No. 9 en D Minor, Op. 125 « Choral » – 4 (1824) Presto ; Allegro assai, final choral sur l’ »Ode à la Joie » de Schiller (1824), interprétée par le London Symphony Orchestra.

  • Berlioz, Symphonie fantastique (1830), interprétée par l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le Simon Bolivar Youth Orchestra, Dir. Gustavo Duhamel (2009).

  • Mozart, Don Giovani, K. 527 (1787), interprété par le Choeur de l’Opéra de Hollande et le Royal Concertgebouw Orchestra, dir. Nikolaus Harnoncourt (1988).

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Les secrets de l’organiste…

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Interlude

« Y aurait-il donc dans l’oeuvre vernienne, comme plus tard pour André Breton, une recherche de ce « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoiremenť ? » »

François Raymond

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L’Île à hélice : rencontre des extrêmes et jouissance !

« Concert à la cour »

« Alors Sébastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments et, à la lueur de l’ampoule électrique qui verse une douce lumière sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait choix pour ce concert.

C’est le deuxième quatuor en la mineur, Op. 13 de Mendelssohn, dont le royal auditoire éprouve un plaisir infini.

A ce quatuor succède le troisième en ut majeur, Op. 75 d’Haydn, c’est-à-dire l’Hymne autrichien, exécuté avec une incomparable maestria. Jamais exécutants n’ont été plus près de la perfection que dans l’intimité de ce sanctuaire, où nos artistes n’ont pour les entendre que deux souverains déchus !

Et lorsqu’ils ont achevé cet hymne rehaussé par le génie du compositeur, ils jouent le sixième quatuor en si bémol, Op. 18 de Beethoven, cette Malinconia, d’un caractère si triste, d’une puissance si pénétrante, que les yeux de Leurs Majestés se mouillent de larmes.

Puis vient l’admirable fugue en ut mineur de Mozart, si parfaite, si dépourvue de toute recherche scolastique, si naturelle qu’elle semble couler comme une eau limpide, ou passer comme la brise à travers un léger feuillage. Enfin, c’est l’un des plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixième en ré majeur, Op. 35, qui termine cette inoubliable soirée, dont les nababs de Milliard-City n’ont jamais eu l’égale.

Et ce ne sont pas ces Français qui se seraient lassés à l’exécution de ces œuvres admirables, puisque le roi et la reine ne se lassent pas de les entendre.

Mais il est onze heures, et Sa Majesté leur dit :

« Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du plus profond de notre cœur ! Grâce à la perfection de votre exécution, nous venons d’éprouver des jouissances d’art dont le souvenir ne s’effacera plus ! Cela nous a fait tant de bien…

— Si le roi le désire, dit Yvernès, nous pourrions encore…

— Merci, Messieurs, une dernière fois, merci ! Nous ne voulons pas abuser de votre complaisance ! Il est tard, et puis… cette nuit… je suis de service… »

Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au sentiment de la réalité. Devant le souverain qui leur parle ainsi, ils se sentent presque confus… ils baissent les yeux…

« Eh oui ! Messieurs, reprend le roi d’un ton enjoué. Ne suis-je pas astronome de l’observatoire de Standard-Island… et, ajoute-t-il non sans quelque émotion, inspecteur des étoiles… des étoiles filantes ?… » L’Île à hélices, 1895

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Correspondances en Zif : le quatuor

« En Célesterre, Jules ne fut pas en manque de musiciens. Dans nos soirées bohémiennes, je croisais régulièrement ceux qui deviendraient le « Quatuor concertant » de L’Île à hélice (1895).

De gauche à droite : Zorn, Inverness, Pinchinas, Frascolino

De gauche à droite : Zorn, Inverness, Pinchinat et Frascolino

Ces quatre musiciens sont assez fidèles à leurs originaux, à ceci près qu’ils n’étaient pas issus du Conservatoire de Paris, mais des quatre coins de l’Europe. Zorn l’Allemand, le violoncelliste colérique ; Inverness (Yvernès pour Verne), premier violon écossais, insoucieux et contemplatif ; Pinchinat le calembouriste du Nord de la France, à l’alto ; et Frascolino le deuxième violon, le géographe italien incompris. Ah, que de bonnes soirées passées dans les entreponts à écouter votre musique, que vous saviez dévier des canons classiques pour endiabler les cœurs ! Que de gigues populaires, de valses envolées ! C’était autre chose que la musique de chambre que vous serviez à ces savants gentlemen. »

 

L’Île à hélices, bande-son #n°1

  • Mendelssohn, Quatuor en La mineur, Op. 13, interprété par Erich Höbarth et Andrea Bischof, violon ; Anita Mitterer, alto ; Christophe Coin, violoncelle.

  • Beethoven, Quatuor en si bémol, op. 18 n° 3 (1798-99), interprété par le Cleveland Quartet.

  • Mozart, Fugues de Bach transcrites pour Quatuor à Cordes par Mozart et interprétées par le Quatuor Bulgare.

  • Mozart, Quatuor n°10 en Ré majeur (1773), interprété par le Festetics Quartet.

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« Le Tabou à Tonga-Tabou »

 « L’accouplement des extrêmes ne s’opère pas dans une Unité transcendante, ou à venir au terme de l’Histoire : son intensité même le condamne à l’instant l’instant d’une danse, d’une étreinte, d’une « extase ». L’ « harmonie » romantique (dont la musique, parallèlement, est systématiquement bafouée), ou même fouriériste ? Disparue, éparpillée, volatilisée. A la place, pour joindre les pôles opposés, des « écarts », des « déhanchements » et, issus de l’explosion des mots, de fulgurants courts-circuits. » François Raymond

« Quand ils arrivèrent sur la place, la fête battait son plein. La liqueur de kava, extraite de la racine desséchée du poivrier, circule dans les gourdes et s’écoule à travers les gosiers d’une centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, ces dernières coquettement ornées de leurs longs cheveux qu’elles doivent porter tels jusqu’au jour du mariage.

L’orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flûte nasale nommée fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont des tambours sur lesquels on frappe à coups redoublés, – et même en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.

Évidemment, le « très comme il faut » Athanase Dorémus ne peut qu’éprouver le plus parfait dédain pour des danses qui ne rentrent pas dans la catégorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses de l’école française. Aussi ne se gêne-t-il pas de hausser les épaules, à l’encontre d’Yvernès, auquel ces danses paraissent empreintes d’une véritable originalité.

Et d’abord, exécution des danses assises, qui ne se composent que d’attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps, sur un rythme lent et triste d’un étrange effet.

A ce balancement succèdent les danses debout, dans lesquelles Tongiens et Tongiennes s’abandonnent à toute la fougue de leur tempérament, figurant tantôt des passes gracieuses, tantôt reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les sentiers de la guerre.

Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant à quel degré arriveraient ces indigènes, s’ils étaient surexcités par la musique enlevante des bals parisiens.

Et alors, Pinchinat, – l’idée est bien de lui, – fait cette proposition à ses camarades : envoyer chercher leurs instruments au casino, et servir à ces ballerins et ballerines, les plus enragés six-huit et les plus formidables deux-quatre des répertoires de Lecoq, d’Audran et d’Offenbach.

La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que l’effet doive être prodigieux.

Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal de commencer aussitôt.

Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu’ils témoignent d’entendre cevioloncelle et ces trois violons, maniés à plein archet, d’où s’échappe une musique ultra-française.

Croyez bien qu’ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces indigènes, et il est prouvé jusqu’à l’évidence que ces danses caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu’elles s’apprennent sans maîtres, – quoi qu’en puisse penser Athanase Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés d’Orphée aux Enfers. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le voilà s’abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum d’intensité, et l’on ne sait où cela se serait arrêté, s’il ne fût survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.

Un Tongien, – grand et fort gaillard, – émerveillé des sons que tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter sur le violoncelle, l’arrache, l’emporte et s’enfuit, criant :

« Tabou… tabou !… »

Ce violoncelle est taboué ! On ne peut plus y toucher sans sacrilège ! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de sa cour, toute la population de l’île se soulèverait, si l’on violait cette coutume sacrée…

Sébastien Zorn ne l’entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d’œuvre de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les traces du voleur. A l’instant ses camarades se jettent à sa suite. Les indigènes s’en mêlent. De là, débandade générale. » — L’île à hélice

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Correspondances en Zif : les partitions de Julie Servadac

Transgression ou plutôt subversion de leur intentionnalité première, les partitions musicales de Julie composent une séquence bien particulière, comme le constateront Verne et ses compagnons…

« Quand je lus les carnets de Julie, quelques jours après notre retour sur Terre, je commençai à soupçonner en parvenant à ce 15 septembre que les petits airs qu’elle prétendait composer cachaient en vérité quelque message codé. J’eus recours à un ami pianiste, et à un autre mathématicien pour découvrir, au bout de longues nuits de tâtonnements, les figures récurrentes dans les aberrations musicales, les syllabes correspondantes par ordre d’occurrence dans la langue française. Les mots se formèrent un à un et nous trouvâmes finalement la clef de codage qu’elle avait partagée avec son père mystérieux. Voici en substance la traduction des premières partitions de son journal.

11 juillet : « Ce sera un crève-cœur : tant de beauté vouée à disparaître. Huit pigeons survivants, huit sur les douze que je tenais celés. J’ai également pu conserver ma « poudre de riz » ; je n’aurai aucun mal à dénicher du charbon quand viendra le moment. De plus, j’ai récupéré une partie du matériel de Félix. Ainsi, je photographierai mes écrits et vous les ferai parvenir intégralement, impressions comprises. Courrier prévu chaque fin de mois. »

28 juillet : « Un des avantages de ce voisinage éprouvant réside dans le fait que je n’ai pas à chercher bien loin la nourriture pour mes oiseaux. Les chenilles non toxiques des piérides représentent un mets de choix pour mes passagers clandestins. La vieille Madelina est sourde comme un pot, elle n’a pas repéré leurs roucoulements. Je dois absolument remettre la main sur Félix, ou à défaut Verne ; mes déplacements, seule dans Zif, ne rencontreront pas l’approbation. Je suis sortie hier sans permission pour jeter le harnachement qui m’a permis d’introduire mes messagers ailés par-dessus bord. J’ai été ramenée manu militari à l’intérieur dès qu’on s’est avisé de mon absence. Pas encore croisé Robur, il doit être comme nous le pensions tout entier voué à faire fonctionner cet extraordinaire édifice volant. »

5 août : « Il faut que je me rapproche de Verne ! Lui seul de tous les passagers du Hardi semble avoir obtenu le droit de libre circulation. Le premier courrier part ce soir. Comme il est angoissant de n’avoir aucune certitude quant à sa bonne réception ! »

15 septembre : « Bredouille. Les machineries ne sont pas indiquées sur les plans publics et je n’ai pu subtiliser que celui que vous trouverez ci-joint. Les dessins en question ne sont peut-être même pas dans la bibliothèque elle-même. Il faudra dénicher l’architecte. Peut-être s’agit-il de ce roi mystérieux qui règne sur la ville du haut de sa tour de fer. Un autre problème s’est fait jour, la Lady a jeté ma « poudre de riz », la croyant gâtée. Je dois absolument trouver du salpêtre. »

Ainsi Julie poursuivait-elle un but secret en ralliant Célesterre… Si j’avais su cela, et surtout qu’elle disposait d’un moyen, certes à sens unique, de communiquer avec la surface, sans doute lui aurais-je proposé une alliance ! Nous partagions certains objectifs, à commencer par celui de dresser le plan et l’inventaire de Célesterre. Si les plans précis que nous dressâmes l’un comme l’autre sont aujourd’hui perdus, j’ai encore quelques croquis qui en donnent une description sommaire. » — Philippe Daryl

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L’Île à hélice, bande-son #n°2

  • Offenbach, Orphée aux Enfers (1858), interprété par l’Orchestre de l’Opéra National de Lyon, l’Orchestre de Chambre de Grenoble, Dir. Marc Minkowski (1997).

  • Weber, Der Freischutz (1821), « Scène de la Redoutable Gorges aux Loups », dir. Carlos Kleiber conductor, Staatskapelle de Dresde et le Rundfunkchor de Leipzig (1973).

  • Offenbach, Le Voyage dans la Lune, livret de Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier, d’après Jules Verne, De la Terre à la lune (1875). Acte II – Scène III, nº 11 – « Rondeau de l’obus ». Orchestre de la Suisse Romande, Choeurs du Grand Théâtre de Genève, dir. Marc Soustrot (1986).

  • Offenbach, Le Voyage dans la Lune, livret de Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier, d’après Jules Verne, De la Terre à la lune (1875). Acte IV – Scène XXIII, nº 31 – « Le claire de Terre ». Orchestre de la Suisse Romande, Choeurs du Grand Théâtre de Genève, dir. Marc Soustrot (1986).

  • Beethoven, Hammerklavier, Sonate pour piano No. 29 en Si Bémol Major, op. 106 (1817-19), interprétée par Sviatoslav Richter à Prague (1975).

  • Chopin, Etudes, « Révolutionnaire », op.10 – No.12 en Do mineur (aut. 1830), interprétée par Maurizio Polini.

  • Schumann, Carnaval, op 9, 1834-35, interprété par Rubinstein.

A la suite des tambours…

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Pour clore la boîte à musique, mais ne jamais en finir…

« Le plaisir purement sensuel, et érotique, procuré par la musique — « extase » — se double chez Jules Verne du plaisir de tout intellectuel, et non moins « pervers », de défier « le reste du monde (…) par delà les censures esthétiques, morales et religieuses, par delà les tabous (…) sans aucune transcendance. »

François Raymond

Juste la jouissance….

…. Et l’écho nostalgique d’un absolu entraperçu.

Verne alias Némo alias Volsius alias…

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Némo ou Volsius : l’organiste sublime

« Je descendis au salon, d’où s’échappaient quelques accords. Le capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale.

« Capitaine ! » lui dis-je.

Il ne m’entendit pas.

« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.

Il frissonna, et se retournant :

« Ah ! c’est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien ! avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?

— Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.

— Quels bipèdes ?

— Des sauvages.

— Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d’un ton ironique. Et vous vous étonnez, monsieur le professeur, qu’ayant mis le pied sur une des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n’y en a-t-il pas ? Et d’ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des sauvages ?

— Mais, capitaine…

— Pour mon compte, monsieur, j’en ai rencontré partout.

— Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du Nautilus, vous ferez bien de prendre quelques précautions.

— Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n’y a pas là de quoi se préoccuper.

— Mais ces naturels sont nombreux.

— Combien en avez-vous compté ?

— Une centaine, au moins.

— Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts s’étaient replacés sur les touches de l’orgue, quand tous les indigènes de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le Nautilus n’aurait rien à craindre de leurs attaques ! »

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l’instrument, et je remarquai qu’il n’en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper. » — Vingt-mille lieues sous les mers

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Némo, Volsius, double sonore

Bach, Tocata et fugue en ré mineur, BWV 565 (1703-1707), orchestré par Leopold Stokowski, Royal Philharmonic Orchestra, dir. Andrew Litton (2010).

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Bande-passante

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Ecouter Jules Verne, l’oreille narrative

Les versions lues des plus grands romans de Jules Verne (source : litteratureaudio.com)

D’autres textes et d’autres versions sont également disponibles sur Librivox et Bibliboom.