Découvrir le livre
x

Utopicity

Un an dans les airs est le récit d’une utopie sublime ; c’est aussi le récit d’un rêve non pas avorté mais saboté, déchu.

Dé-chu. La grande aventure de Zif de Sil (alias Célesterre) est le symbole de la grande épopée vernienne : une merveilleuse tentative d’euphorie fauchée par un recul visionnaire, que l’on pourrait dire pessimiste et qui n’est peut-être simplement que le mouvement de balancier entre l’élan et son reflux, l’enthousiasme et sa réalisation tronquée.

Cet Utopirama donne des pistes pour cette cartographie singulière, et ce sont par les villes utopiques et dystopiques de Jules Verne que nous avons choisi d’y entrer.

Au sommaire :

 

« Tout ce que j’ai vu jusqu’à présent est un défi à la plus élémentaire logique. Comment Célesterre est-elle seulement possible ? Je dois le découvrir ! Il le faut absolument ! Et pour cela, je sais qu’il faut m’entretenir avec les démiurges de cette étonnante utopie (Thomas More n’aurait pu rêver meilleure concrétisation de son invention littéraire, car « en aucun lieu » pourrait être la devise d’une Zif soumise aux caprices des vents, ingouvernable par nature). »

Jules Verne, 17 août

***

De Célesterre aux cités idéales de Verne

« Jules Verne avait déjà esquissé une ville utopique quand il embarqua sur Célesterre, je pense bien sûr à Ardan’s Town, dans un des derniers chapitres de De la Terre à la Lune (1865) :

« Tous les peuples de la Terre y avaient des représentants ; tous les dialectes du monde s’y parlaient à la fois. On eût dit la confusion des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là, les diverses classes de la société américaine se confondaient dans une égalité absolue. »

Dans sa suite Autour de la Lune (1870), qu’il écrivit pendant notre séjour en Célesterre, il glissa encore une vision tout utopique que dut lui inspirer Zif de Sil :

« Ah ! s’écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes ! Cité tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes misères humaines ! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces misanthropes, tous ces haïsseurs de l’humanité, tous ceux qui ont le dégoût de la vie sociale ! 

– Tous ! Ce serait trop petit pour eux ! » répondit simplement Barbicane.

Mais c’est surtout plus tard, dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), que l’on trouve érigées en détail non pas une, mais deux cités utopiques que tout oppose : France-Ville la cité de l’hygiène sociale et Stalhstadt la ville de l’acier industriel. Le vernophile s’insurgera : « Comment Jules Verne aurait-il pu s’inspirer de Célesterre, puisqu’il est de notoriété publique qu’il n’écrivit pas Les Cinq Cents Millions, mais corrigea un manuscrit envoyé d’Angleterre à Hetzel par André Laurie ! » À celui-là je répondrai que André Laurie était aussi du voyage, puisqu’il s’agit de mon nom de romancier à moi, dont le nom de journaliste est Philippe Daryl ! Oui, je peux l’affirmer aujourd’hui, je me suis inspiré de Célesterre pour bâtir France-Ville (ou plutôt Hygeia, dans ma version) et Stalhstadt, et y intégrer certains personnages et événements de cette année dans les airs, comme nous le verrons bien assez tôt.

Verne apporta quelques corrections à mon Héritage de Langévol, après que je l’eus moi-même « vernisé » à la demande de Hetzel, transportant par exemple son action aux Amériques autrement plus exotiques que l’Europe : l’affrontement militaire y prit une toute autre tournure, avec l’heureuse disparition de mes torpilles françaises et le tir d’un boulet de canon allemand si puissant qu’il se satellise ! Mais sur le fond, mes cités imaginaires restèrent telles que je les avais conçues.

Verne, quant à lui, mit des années à vraiment présenter sa cité utopique, ou devrais-je dire anti-utopique : je pense à la Milliard-City de L’Île à hélice (1895) qui mérite à elle seule son article. » — Philippe Daryl

***

Célesterre : l’expérience communautaire, humaniste et autarcique

 Du manifeste célesterrien

« Qui, avant eux, peut se vanter d’avoir peuplé les cieux, sinon les dieux des anciennes croyances ? Si Zeus s’est contenté d’investir le sommet de l’Olympe avec sa turbulente lignée, les Célesterriens ont littéralement bâti leur cité dans les airs, avec pour fondation rien moins que… le vide !

La science a bien entendu rendu possible pareil prodige. Célesterre apparaît d’abord sous la forme d’une couronne de ballons d’envergure similaire, en comparaison desquels le Géant conçu voici quelques années par mon cher Nadar faisait bien pâle figure, malgré sa capacité de quarante passagers, ses quarante mètres de haut et les six mille mètres cubes de gaz contenus dans son enveloppe. Mais cela n’est rien au regard de l’aérostat qui occupe le cœur de la cité volante.

Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une gigantesque masse nuageuse, quelque altocumulus égaré et d’une concentration telle qu’il paraissait solide. Je réalisai vite mon erreur à mesure que j’en approchais. En effet, la structure centrale affecte une forme trop régulière pour être l’œuvre du hasard. Ovoïde, elle domine Célesterre avec une grâce imposante, projetant son ombre démesurée sur plus du tiers de la cité, alors plongé dans une nuit artificielle. Je l’estimai à près de cent mètres de haut, pour un diamètre d’environ le double au maximum de son embonpoint (bien sûr, ce calcul approximatif demande confirmation). À son sommet s’élève la pointe gracieuse d’une tour campée sur quatre jambes de cuivre et d’acier, artistement cambrées et qui emprisonnent l’énorme boursouflure de toile du Maître Ballon.

Des centaines de ballons miniatures, sans comparaison aucune avec l’improbable aérostat, composent le décor « ordinaire » de la Zif, rassemblés en grappes plus ou moins indépendantes. Une jungle de filins, cordages et autres ralingues assure la cohésion de l’ensemble et déploie sa toile d’araignée dans les cintres de ce théâtre en plein air, dont la scène s’ouvre aux quatre vents… » — Jules Verne, 12 juillet

***

Le laboratoire de Zif de Sil

Célesterre, transnationale, est l’expression la plus complète du savoir humaniste et de l’esprit communautaire qu’ait connu Verne, incarnés par :

  • Un Capitaine, Nemo / Dakkar ?

Le prince Dakkar — Homme de goût, raffiné et délicat, le prince n’en est pas moins un être de conviction. Fils d’un rajah du Bundelkund, ancien territoire indépendant de l’Inde, il a très tôt rejoint l’Europe pour y recevoir la meilleure éducation possible. Ses voyages l’ont mené dans tous les pays, à la rencontre de toutes les cultures, à l’exception notable de la Grande-Bretagne. Dès qu’il est question des Anglais et de Victoria, Dakkar abandonne sa retenue et devient farouche, à l’image des tigres de son Inde natale. Son ressentiment plonge ses racines dans le terreau de l’Histoire, fertile en haines. L’asservissement de son peuple lui est une idée insupportable, une marque au fer rouge sur son cœur. Oh, le feu brûle dans cette âme tourmentée !

Dakkar était-il Nemo ? — Jules Verne révèle à la toute fin de L’Île mystérieuse (1874) qui était le Nemo de Vingt mille lieues sous les mers (1870) et il lui donne le nom, les traits et peut-être l’histoire de ce prince Dakkar qui l’accueillit en Célesterre. Il avait visité la Tour et n’en démordit jamais, jusqu’à son dernier souffle : pour lui le mystérieux Capitaine n’était autre que Dakkar, infiltré parmi ses propres sujets. J’ai pour ma part des doutes. Toujours est-il que Dakkar était introuvable pendant ces derniers jours que nous passâmes dans la Zif de Sil. Comme Verne le suggère, je pense qu’il s’est échappé – un unique ballon manquait alors bien à l’appel –, sachant pertinemment quel était le destin de Célesterre, l’ayant peut-être même préparé en montrant tous ses recoins à Julie… Pendant toutes ces années, je me suis attendu à le voir resurgir, défrayer la chronique. Rien ne vint. Je mourrai donc dans l’ignorance.

Des génies de Célesterre, du Capitaine et de Robur

« J’ai déjà parlé des finances de Célesterre (le 1er août). Mais tout l’or du monde n’aurait pu élever une Zif de Sil sans abondance d’intelligence. La vision appartenait au mystérieux Capitaine, anonyme et inaccessible dans sa tour, sur laquelle je pointais évidemment ma lunette. Des heures d’observation pour ne rien voir… Jusqu’à ce qu’un soir se détachât au sommet de ce phare, en ombre chinoise, une silhouette des plus ordinaires.

Je demandai autour de moi, on fut formel : personne n’avait jamais rencontré le Capitaine. Personne sauf son ingénieur, Robur, l’architecte de Célesterre. L’avait-on vu, lui ? Oui, on me le certifia, sur le Chantier au moins, avant l’envol, mais depuis, celui qu’on considérait volontiers comme l’âme technique de la cité volante était tout occupé à manœuvrer ses machines, dans le Maître Ballon.

Moi qui comptais interroger les puissants de Célesterre pour en comprendre les objectifs, j’étais bien avancé : des mécènes désintéressés, un capitaine anonyme et un ingénieur inaccessible. Restait un maire élu dont je soupçonnais qu’il ne réglait que les affaires courantes… » — Philippe Daryl

***

  • Des mécènes 

Anna Karapova — Si on oublie une poignée de manœuvriers (voir le carnet de Verne au 8 décembre), mademoiselle Karapova fut la première Célesterrienne huppée à mourir. C’est dire si l’utopie de la Zif de Sil avait bien fonctionné jusque-là. Jules m’avoua que notre mécène russe lui inspira le personnage d’Angela Scorbitt dans Sans dessus dessous (1889), milliardaire admirative d’un scientifique dont les calculs pour dévier l’axe de rotation de la Terre afin de dégeler et exploiter le pôle s’avéreront faux, sans doute à cause de son empressement à elle… « Mrs. Angelina Scorbitt – bien que le moindre calcul lui donnât la migraine – avait du goût pour les mathématiciens […] pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et en raison inverse du carré des distances. »

Anna Karapova — Si on oublie une poignée de manœuvriers (voir le carnet de Verne au 8 décembre), mademoiselle Karapova fut la première Célesterrienne huppée à mourir. C’est dire si l’utopie de la Zif de Sil avait bien fonctionné jusque-là. Jules m’avoua que notre mécène russe lui inspira le personnage d’Angela Scorbitt dans Sans dessus dessous (1889), milliardaire admirative d’un scientifique dont les calculs pour dévier l’axe de rotation de la Terre afin de dégeler et exploiter le pôle s’avéreront faux, sans doute à cause de son empressement à elle… « Mrs. Angelina Scorbitt – bien que le moindre calcul lui donnât la migraine – avait du goût pour les mathématiciens […] pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et en raison inverse du carré des distances. »

Masters — le mécène américain de Célesterre, à qui l’on doit toute cette inspiration américaine. À peine ce rustre fut-il repris pour le personnage secondaire de Jem Tankerdon dans L’Île à hélice (1895) : « Yankee des pieds à la tête, personnel et encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougeâtre, les cheveux ras, les yeux vifs malgré la soixantaine, l’iris presque jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en fait de trappes, il n’en ait jamais tendu d’autres que celles par lesquelles il précipitait des millions de porcs dans ses dégorgeoirs de Chicago. C’est un homme violent, que sa situation aurait dû rendre plus policé, mais auquel l’éducation première a manqué. Il aime à faire montre de sa fortune, et, il a, comme on dit, les poches sonores. Et, paraît-il, il ne les trouve pas assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont idée de reprendre les affaires... »

Masters — le mécène américain de Célesterre, à qui l’on doit toute cette inspiration américaine. À peine ce rustre fut-il repris pour le personnage secondaire de Jem Tankerdon dans L’Île à hélice (1895) : « Yankee des pieds à la tête, personnel et encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougeâtre, les cheveux ras, les yeux vifs malgré la soixantaine, l’iris presque jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en fait de trappes, il n’en ait jamais tendu d’autres que celles par lesquelles il précipitait des millions de porcs dans ses dégorgeoirs de Chicago. C’est un homme violent, que sa situation aurait dû rendre plus policé, mais auquel l’éducation première a manqué. Il aime à faire montre de sa fortune, et, il a, comme on dit, les poches sonores. Et, paraît-il, il ne les trouve pas assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont idée de reprendre les affaires… »

 

Jules Desnouettes, mécène de Célesterre

Jules Desnouettes, mécène de Célesterre

***

Des finances de Célesterre

« Comme Julie, je voulais savoir comment la Zif de Sil pouvait seulement exister. Le premier aspect sur lequel j’enquêtai fut le pécuniaire. Comment un tel prodige, nécessairement coûteux, avait-il pu voir le jour ? Quelle nation l’avait financé ? On voulut bien m’éclairer. Célesterre reposait sur une poignée de riches mécènes capables d’engloutir toute leur fortune dans la réalisation d’une ville volante qu’ils habiteraient. On me donna quelques noms : notre détestable compatriote Jules Desnouettes ; Karapova, une Russe adorable ; Masters, un Yankee triomphant ; Dakkar, un esthète indien ; Schultze, un industriel prussien ; Kéraban, un marchand ottoman… Chacun avait droit à son ballon privé mais leur pouvoir dans la cité s’arrêtait là. Ils ne siégeaient pas en conseil et laissaient les affaires courantes aux bons soins d’un maire élu. Pas de nation derrière Zif de Sil ? Cela me parut alors bien suspect. » — Philippe Daryl

***

  • Un maire :  Francesco Sarrano

Francesco Sarraceno — Le maire élu de Zif de Sil m’inspira le personnage de François Sarrasin dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), ouvrage que je soumis depuis mon exil londonien à Hetzel qui convainquit Verne de se l’approprier… Jules ne toucha pour ainsi dire pas au docteur Sarrasin, y reconnaissant bien notre bon bourgmestre du ciel. Sarraceno n’avait pas vocation à devenir maire, mais ses théories sur l’hygiène sociale étaient connues et respectées. On craignait, comme à bord d’un navire, que quelque épidémie n’emportât les utopistes et on s’était choisi un dirigeant qui saurait éviter une fin aussi peu glorieuse. « Un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un brave homme. »

Francesco Sarraceno — Le maire élu de Zif de Sil m’inspira le personnage de François Sarrasin dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), ouvrage que je soumis depuis mon exil londonien à Hetzel qui convainquit Verne de se l’approprier… Jules ne toucha pour ainsi dire pas au docteur Sarrasin, y reconnaissant bien notre bon bourgmestre du ciel. Sarraceno n’avait pas vocation à devenir maire, mais ses théories sur l’hygiène sociale étaient connues et respectées. On craignait, comme à bord d’un navire, que quelque épidémie n’emportât les utopistes et on s’était choisi un dirigeant qui saurait éviter une fin aussi peu glorieuse. « Un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un brave homme. »

***

  • Un gestionnaire : Allistair Coffin

Sir Allistair Coffin — La « savoureuse étude de caractère » que mentionne Verne fut faite et donna naissance à une figure prééminente du panthéon vernien, j’ai nommé Phileas Fogg. Si le lecteur du Tour du monde en quatre-vingts jours (1873) peut trouver que le personnage est quelque peu caricatural, je puis le rassurer sur la plausibilité d’un tel caractère : il a existé en la personne de Sir Allistair Coffin, le responsable des magasins de Célesterre (voir également Nadar, le 1er août). Et je puis affirmer que Coffin était plus obsédé par l’exactitude et les horaires que Fogg, à croire qu’en fait le premier est la caricature du second. « Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s’inquiétait peu d’observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l’humanité. » Je me souviens fort bien d’une conférence que Sir Coffin donna dans l’agora lorsque nous passâmes le méridien de changement de date, pour expliquer aux Célesterriens que nous devions perdre un jour ! Il fut décidé que la journée du 27 novembre n’existerait pas pour nous. Cérémonieusement, nous arrachâmes tous la page de nos carnets et la jetâmes par-dessus bord – sans doute quelques insulaires virent-ils pleuvoir des 27 novembre. Cette anecdote inspira bien sûr à Verne le scénario contraire : Fogg ne se rend pas compte qu’il gagne un jour en passant la ligne en sens inverse !

Sir Allistair Coffin — La « savoureuse étude de caractère » que mentionne Verne fut faite et donna naissance à une figure prééminente du panthéon vernien, j’ai nommé Phileas Fogg. Si le lecteur du Tour du monde en quatre-vingts jours (1873) peut trouver que le personnage est quelque peu caricatural, je puis le rassurer sur la plausibilité d’un tel caractère : il a existé en la personne de Sir Allistair Coffin, le responsable des magasins de Célesterre (voir également Nadar, le 1er août). Et je puis affirmer que Coffin était plus obsédé par l’exactitude et les horaires que Fogg, à croire qu’en fait le premier est la caricature du second.
« Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s’inquiétait peu d’observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l’humanité. »
Je me souviens fort bien d’une conférence que Sir Coffin donna dans l’agora lorsque nous passâmes le méridien de changement de date, pour expliquer aux Célesterriens que nous devions perdre un jour ! Il fut décidé que la journée du 27 novembre n’existerait pas pour nous. Cérémonieusement, nous arrachâmes tous la page de nos carnets et la jetâmes par-dessus bord – sans doute quelques insulaires virent-ils pleuvoir des 27 novembre. Cette anecdote inspira bien sûr à Verne le scénario contraire : Fogg ne se rend pas compte qu’il gagne un jour en passant la ligne en sens inverse ! — Philippe Daryl, 1er août

***

  • Des savants
Les astronomes, mathématiciens et géographes
Alexandre Palandov, mathématicien russe. Sasha s’abîmait dans des calculs de mécanique céleste pour du Rosier, se faisait fort de mesurer le méridien terrestre, en même temps qu’il menait ses propres recherches qui avaient quelque chose à voir avec ce que Cantor publia en 1874.

Alexandre Palandov, mathématicien russe. Sasha s’abîmait dans des calculs de mécanique céleste pour du Rosier, se faisait fort de mesurer le méridien terrestre, en même temps qu’il menait ses propres recherches qui avaient quelque chose à voir avec ce que Cantor publia en 1874.

 

Le géographe prussien Karl Stieler, disciple d’August Heinrich Petermann (dont Verne était admirateur jusque-là, l’ayant cité dans Cinq semaines en ballon (1863), Voyage au centre de la Terre (1864) et Les Enfants du capitaine Grant (1868), était là pour observer la Terre, à l’aide de son « hyposcope ».

Le géographe prussien Karl Stieler, disciple d’August Heinrich Petermann (dont Verne était admirateur jusque-là, l’ayant cité dans Cinq semaines en ballon (1863), Voyage au centre de la Terre (1864) et Les Enfants du capitaine Grant (1868), était là pour observer la Terre, à l’aide de son « hyposcope ».

 

Du Rosier — du Rosier était astronome, élève du célèbre Jules Janssen – avec deux « s », à ne pas confondre avec Cornelius Jansen, zoologue du bord – et il trônait au sommet de l’Optique comme tout le monde appelait son ballon en Célesterre. Son télescope, monté sur une nacelle gyroscopique à balancier, gardait une précision de pointage remarquable et les observations que nous faisions en altitude étaient d’une clarté que tous les observatoires terrestres nous auraient enviée. Jamais plus beau ciel ne s’était offert aux regards d’un astronome. Hector du Rosier, qui a bien évidemment inspiré à Verne le personnage de Palmyrin Rosette dans Hector Servadac (1877), mais aussi celui de Thomas Black dans Le Pays des fourrures (1873). La description que Verne fait de ce dernier, même s’il est alors congelé, rappelle Hector à ma mémoire : « […] un homme âgé de cinquante ans environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe inculte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses lèvres eussent été collées par une gomme. » et ailleurs « Ce savant exclusif ne vivait que dans la contemplation des phénomènes célestes, il ne se promenait que sur les routes azurées du firmament, il ne s’élançait d’une étoile que pour aller à une autre. »

Du Rosier — du Rosier était astronome, élève du célèbre Jules Janssen – avec deux « s », à ne pas confondre avec Cornelius Jansen, zoologue du bord – et il trônait au sommet de l’Optique comme tout le monde appelait son ballon en Célesterre. Son télescope, monté sur une nacelle gyroscopique à balancier, gardait une précision de pointage remarquable et les observations que nous faisions en altitude étaient d’une clarté que tous les observatoires terrestres nous auraient enviée. Jamais plus beau ciel ne s’était offert aux regards d’un astronome.
Hector du Rosier, qui a bien évidemment inspiré à Verne le personnage de Palmyrin Rosette dans Hector Servadac (1877), mais aussi celui de Thomas Black dans Le Pays des fourrures (1873). La description que Verne fait de ce dernier, même s’il est alors congelé, rappelle Hector à ma mémoire : « […] un homme âgé de cinquante ans environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe inculte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses lèvres eussent été collées par une gomme. » et ailleurs « Ce savant exclusif ne vivait que dans la contemplation des phénomènes célestes, il ne se promenait que sur les routes azurées du firmament, il ne s’élançait d’une étoile que pour aller à une autre. »

***

Les botanistes
Überschlag — Botaniste de génie, garant de l’alimentation et de l’autonomie des Célesterriens. Si je n’ai pas rigoureusement trouvé l’alter ego du professeur Überschlag dans l’œuvre de Verne, il est fait mention dans L’Île à hélice (1895) de l’usage de l’électricité pour la culture des végétaux, en lequel il croyait fermement. Quelques autres légumistes traînent ici ou là et reçoivent peu de considération, qualifiés de « toqués inoffensifs », tel Jem Cip dans Robur le Conquérant (1886).

Überschlag — Botaniste de génie, garant de l’alimentation et de l’autonomie des Célesterriens. Si je n’ai pas rigoureusement trouvé l’alter ego du professeur Überschlag dans l’œuvre de Verne, il est fait mention dans L’Île à hélice (1895) de l’usage de l’électricité pour la culture des végétaux, en lequel il croyait fermement. Quelques autres légumistes traînent ici ou là et reçoivent peu de considération, qualifiés de « toqués inoffensifs », tel Jem Cip dans Robur le Conquérant (1886).

***

Les zoologues
Cornelius Jansen — Le maître de Jup, le zoologue du bord Cornelius Jansen, inspira aussi très certainement le docteur Johausen qui campe admirablement un roi fou régnant sur sa peuplade de primates… Je me souviens que Cornelius ne cessait de parler à ses animaux dans un mélange de flamand et de grognements divers. En revanche, si le lecteur espère trouver moult descriptions techniques de la Zif de Sil dans Le Village aérien, il sera bien déçu : notre Célesterre n’a rien à envier au village puisqu’il n’est guère qu’à la cime des arbres. Du reste, l’ouvrage parut d’abord en feuilleton dans le Magasin d’éducation et de récréation sous le titre de La Grande Forêt, qu’il aurait dû garder.

Cornelius Jansen — Le maître de Jup, le zoologue du bord Cornelius Jansen, inspira aussi très certainement le docteur Johausen qui campe admirablement un roi fou régnant sur sa peuplade de primates… Je me souviens que Cornelius ne cessait de parler à ses animaux dans un mélange de flamand et de grognements divers.

***

Les chimistes
Eugène Turpin — Ce coquin inventa la mélinite soi-disant en 1887, alors qu’il me semble bien qu’il en disposait à Célesterre. Que n’en a-t-il pas doté l’armée française dès 1870 ? L’issue de la guerre en aurait été tout autre. Ah, mais c’est que ce monsieur est dénué de patriotisme ! Je crois encore, moi, qu’il a vendu son invention aux Allemands, ces Prussiens avec lesquels il fricotait dans la Zif. Et pourquoi Verne a-t-il fait ressurgir ce triste personnage dans Face au drapeau (1896) des années après nos aventures communes en Célesterre ? Raymond Poincaré a fort bien défendu Verne et Hetzel quand Turpin les accusa de ce que Thomas Roch, l’inventeur du Fulgurateur, fût inspiré de sa propre personne. Si bien défendus qu’ils furent acquittés, contre l’évidence même !

Eugène Turpin — Ce coquin inventa la mélinite soi-disant en 1887, alors qu’il me semble bien qu’il en disposait à Célesterre. Que n’en a-t-il pas doté l’armée française dès 1870 ? L’issue de la guerre en aurait été tout autre. Ah, mais c’est que ce monsieur est dénué de patriotisme ! Je crois encore, moi, qu’il a vendu son invention aux Allemands, ces Prussiens avec lesquels il fricotait dans la Zif. Et pourquoi Verne a-t-il fait ressurgir ce triste personnage dans Face au drapeau (1896) des années après nos aventures communes en Célesterre ? Raymond Poincaré a fort bien défendu Verne et Hetzel quand Turpin les accusa de ce que Thomas Roch, l’inventeur du Fulgurateur, fût inspiré de sa propre personne. Si bien défendus qu’ils furent acquittés, contre l’évidence même !

***

Les ingénieurs
Nikola Tesla — Parmi les quelques enfants prodiges embarqués sur la Zif de Sil pour faire leur éducation, Tesla est sans doute le plus réussi. Depuis la fin de notre aventure aérienne, je guette ses inventions avec passion et nostalgie : le courant alternatif au mépris de son patron Edison, la commande d’appareil à distance, l’énergie gratuite, les armes à énergie dirigée… Toutes ces trouvailles dont les premières idées vinrent à son esprit en Célesterre, je n’en ai aucun doute. Il travaille paraît-il aujourd’hui sur des tours de télécommunication.

Nikola Tesla — Parmi les quelques enfants prodiges embarqués sur la Zif de Sil pour faire leur éducation, Tesla est sans doute le plus réussi. Depuis la fin de notre aventure aérienne, je guette ses inventions avec passion et nostalgie : le courant alternatif au mépris de son patron Edison, la commande d’appareil à distance, l’énergie gratuite, les armes à énergie dirigée… Toutes ces trouvailles dont les premières idées vinrent à son esprit en Célesterre, je n’en ai aucun doute. Il travaille paraît-il aujourd’hui sur des tours de télécommunication.

 

Robur — Tant de fois évoqué, insaisissable, notre Robur hantait le Maître Ballon dont il ne sortait jamais. Nadar le photographia officiellement au terme de notre voyage, mais Julie le trouva dès février et elle en dresse ici un portrait proche de celui qu’en donne Verne, géométrique et métallique, dans Robur le Conquérant (1886). Aux commandes de l’Albatros, un navire volant porté par soixante-quatorze hélices, Robur est un véritable Nemo des airs. « On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir. » Avec Maître du Monde (1904), au crépuscule de sa vie, Jules a ressenti l’impérieuse nécessité de revenir sur le personnage. Aux commandes de l’Épouvante, un bolide sous-marin, terrestre et aérien tout à la fois, Robur sombre dans la mégalomanie et offre à Verne l’occasion de donner, une fois n’est pas coutume, une vision apocalyptique du progrès technique. Mais laissons là le personnage fictif, pour nous souvenir du réel. Quand je lus la page du 18 février du carnet de Julie, je tombai des nues. Elle y admet à découvert, sans le voile de ses partitions codées, avoir connu le Robur avant d’embarquer en Célesterre ? Du moins avait-elle vu son portrait chez son mystérieux père adoptif… Dans quelle secrète entreprise nous avait-elle embarqués ?

Robur — Tant de fois évoqué, insaisissable, notre Robur hantait le Maître Ballon dont il ne sortait jamais. Nadar le photographia officiellement au terme de notre voyage, mais Julie le trouva dès février et elle en dresse ici un portrait proche de celui qu’en donne Verne, géométrique et métallique, dans Robur le Conquérant (1886). Aux commandes de l’Albatros, un navire volant porté par soixante-quatorze hélices, Robur est un véritable Nemo des airs. « On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir. » Avec Maître du Monde (1904), au crépuscule de sa vie, Jules a ressenti l’impérieuse nécessité de revenir sur le personnage. Aux commandes de l’Épouvante, un bolide sous-marin, terrestre et aérien tout à la fois, Robur sombre dans la mégalomanie et offre à Verne l’occasion de donner, une fois n’est pas coutume, une vision apocalyptique du progrès technique. Mais laissons là le personnage fictif, pour nous souvenir du réel. Quand je lus la page du 18 février du carnet de Julie, je tombai des nues. Elle y admet à découvert, sans le voile de ses partitions codées, avoir connu le Robur avant d’embarquer en Célesterre ? Du moins avait-elle vu son portrait chez son mystérieux père adoptif… Dans quelle secrète entreprise nous avait-elle embarqués ?

« La géométrie pourrait rendre compte de ce qu’est Robur : une sphère presque aussi grosse que celle du costume de Tesla, voilà sa tête ! Sa figure, un mufle surmonté d’un regard étincelant et de sourcils titanesques, rappelle les légendes crétoises qui chantaient les enfants des reines et des taureaux. Ses mâchoires tendues semblent toujours prêtes à mordre et son torse est un trapèze dont les épaules forment le plus long des côtés. Bien qu’il soit de taille moyenne, une illusion due sans doute à l’intensité de sa présence nous le rend plus grand que nature. À ses côtés, seul Tesla semble vivant et doté d’une intelligence. » — Julie Servadac, 18 février

***

Les prodiges de l’optique
Orbán Szendrey — Cette chiche-face d’Orfanik, bien sûr ! Le savant borgne du Château des Carpathes (1892) qui recrée l’image sonore de la Stilla au-delà de la mort. Les images de Szendrey n’étaient pas sonores, mais elles étaient mouvantes, son télékinétophote était un précurseur du cinématographe, vingt-cinq ans plus tôt ! On trouve aussi dans L’Île à hélice (1895) un kinétographe similaire, à l’œil ce que le phonographe est à l’oreille, perdu entre un téléphote et un télautographe. Malgré son excentricité, Szendrey était fort apprécié en Célesterre. J’accompagnais chez lui la Stelletta, ma compagne, quand elle lui tenait lieu de modèle dans ses expérimentations, en chair et en os, ce qui me surprenait beaucoup tant la beauté de l’une n’avait d’égal que la laideur de l’autre. Et Nadar… sa grande bouche se fermait à l’évocation de son rival en photographie ! Il avait trouvé son maître.

Orbán Szendrey — Cette chiche-face d’Orfanik, bien sûr ! Le savant borgne du Château des Carpathes (1892) qui recrée l’image sonore de la Stilla au-delà de la mort. Les images de Szendrey n’étaient pas sonores, mais elles étaient mouvantes, son télékinétophote était un précurseur du cinématographe, vingt-cinq ans plus tôt ! On trouve aussi dans L’Île à hélice (1895) un kinétographe similaire, à l’œil ce que le phonographe est à l’oreille, perdu entre un téléphote et un télautographe. Malgré son excentricité, Szendrey était fort apprécié en Célesterre. J’accompagnais chez lui la Stelletta, ma compagne, quand elle lui tenait lieu de modèle dans ses expérimentations, en chair et en os, ce qui me surprenait beaucoup tant la beauté de l’une n’avait d’égal que la laideur de l’autre. Et Nadar… sa grande bouche se fermait à l’évocation de son rival en photographie ! Il avait trouvé son maître.

***

  • Des médecins
Théodore Breeze — Un des quatre médecins du bord à se relayer au ballon hôpital pour mener quelques expérimentations sur… nous les Célesterriens ! Qui adepte du feu et de l’électricité, du froid et de l’altitude, de l’oxygène, ou de l’hygiène. Ces illuminés renforcèrent Verne dans la piètre opinion qu’il avait déjà du corps médical. « Ce sont de braves gens qui n’ont qu’un tort, celui de vous détraquer la santé rien qu’en vous tâtant le pouls ou en vous regardant la langue. » écrivit-il dans Clovis Dardentor (1896). Théodore Breeze, au moins par son nom, inspira je crois Une Fantaisie du docteur Ox (1872), bien nommé car ce médecin de peu de morale distille de l’oxygène dans les conduites de gaz nouvellement installées, rendant fous les habitants de la paisible cité de Quiquendone. Je ne serais pas le moins du monde surpris, si l’on venait m’avouer aujourd’hui qu’expériences similaires furent conduites en Célesterre ! Certains de nos comportements collectifs méritent bien une excuse médicale ! De l’oxygène dans le réseau pneumatique ?

Théodore Breeze — Un des quatre médecins du bord à se relayer au ballon hôpital pour mener quelques expérimentations sur… nous les Célesterriens ! Qui adepte du feu et de l’électricité, du froid et de l’altitude, de l’oxygène, ou de l’hygiène. Ces illuminés renforcèrent Verne dans la piètre opinion qu’il avait déjà du corps médical. « Ce sont de braves gens qui n’ont qu’un tort, celui de vous détraquer la santé rien qu’en vous tâtant le pouls ou en vous regardant la langue. » écrivit-il dans Clovis Dardentor (1896). Théodore Breeze, au moins par son nom, inspira je crois Une Fantaisie du docteur Ox (1872), bien nommé car ce médecin de peu de morale distille de l’oxygène dans les conduites de gaz nouvellement installées, rendant fous les habitants de la paisible cité de Quiquendone. Je ne serais pas le moins du monde surpris, si l’on venait m’avouer aujourd’hui qu’expériences similaires furent conduites en Célesterre ! Certains de nos comportements collectifs méritent bien une excuse médicale ! De l’oxygène dans le réseau pneumatique ?

***

  • Des saltimbanques et des artistes
Passe-partout — Jean-Balthazar Homer, francophone et acrobate, inspira à Jules le personnage de Jean Passepartout, le joyeux domestique français du triste Britannique Phileas Fogg, érigeant au passage son surnom en improbable patronyme.

Passe-partout — Jean-Balthazar Homer, francophone et acrobate, inspira à Jules le personnage de Jean Passepartout, le joyeux domestique français du triste Britannique Phileas Fogg, érigeant au passage son surnom en improbable patronyme.

 

Le quatuor musical — De gauche à droite : Zorn, Inverness, Pinchinas, Frascolino

Le quatuor musical — De gauche à droite : Zorn, Inverness, Pinchinas, Frascolino

 

Campesino

Campesino

 

La Steletta, cantatrice

La Steletta, cantatrice

***

De la Bohème célesterrienne

« Si les Célesterriens, Sarraceno en tête, se revendiquaient d’un idéal égalitaire, force était de constater que l’expérience restait imparfaite. Deux associations de gentlemen s’y étaient rapidement constituées, les clubs Fraternité et Liberté, dont nous parlerons plus amplement tant mes compagnons les fréquentèrent et tant ils firent la pluie et le beau temps en Célesterre. Les dames en étaient bien entendu exclues et avaient leur propre thé quotidien, le dimanche chez mademoiselle Karapova, le lundi chez Lady Corgay, le mardi chez Mistress Branican, le mercredi chez Paulina Barnett, etc. Comme Julie n’a pour ainsi dire pas relaté dans ses carnets ce qu’il s’y disait, ils resteront à jamais un mystère.

À ces réunions régulières, masculines comme féminines, les « petits » de Célesterre n’étaient pas les bienvenus. Ils se retrouvaient ailleurs, chez les Agniers par exemple. De par sa nouvelle fonction, Nadar était de ces réunions populaires, comme il le mentionna dans son carnet du 19 octobre. Julie venait aussi, avec ce Puck dont elle ne parvenait pas à se séparer mais qu’elle avait en fait sous son contrôle. Cela, elle ne le confia pas non plus à ses carnets, que son hôtesse bourgeoise lisait… Je passai pour ma part beaucoup de temps à fréquenter cette Bohème, autant par nécessité – je n’avais alors rien de brillant à mettre en avant pour m’attirer les bonnes grâces des gens des clubs – que par intérêt – j’espérais percer tous les secrets de Célesterre par le dessous.

Nous nous retrouvions dans tous les coins suffisamment vastes et chauffés de la Zif. Des fêtes mémorables s’y improvisaient. Les savants, maîtres incontestés de Célesterre, évitaient soigneusement ces débordements, mais ils les toléraient de cet air condescendant et paternaliste qui les caractérisait. Les quelques artistes embarqués sur la Zif nous honoraient en revanche de leur présence.

CAMPESINOÀ l’œuvre sur son ballon fresque.

CAMPESINO
À l’œuvre sur son ballon fresque.

C’est ainsi que je fis connaissance de Maximilian Van Mitten, un poète aérien, et du peintre madrilène Juan Antonio Campesino. Ce dernier s’était mis en tête de couvrir de fresques monumentales les ballons de Célesterre, à commencer par le sien. J’ai cherché dans l’œuvre de Verne ces deux artistes que j’admirais fort, sans grand succès : un Van Mitten qui n’a rien à voir avec Max puisqu’il est commerçant se trouve dans Kéraban-le-Têtu (1883) et je ne reconnais pas Campesino dans le Max Réal du Testament d’un excentrique (1899) ou l’Olivier Sinclair du Rayon vert (1882). En matière de ces arts-là, Jules avait des goûts convenus et bourgeois. Pour ce qui est de la musique en revanche, chaque Voyage extraordinaire lui rend hommage par l’évocation (parfois légère, des chants de la nature), par la critique (souvent virulente, surtout contre Wagner), voire par un personnage saillant.

En Célesterre, Jules ne fut pas en manque de musiciens. Dans nos soirées bohémiennes, je croisais régulièrement ceux qui deviendraient le « Quatuor concertant » de L’Île à hélice (1895).

Ces quatre musiciens sont assez fidèles à leurs originaux, à ceci près qu’ils n’étaient pas issus du Conservatoire de Paris, mais des quatre coins de l’Europe. Zorn l’Allemand, le violoncelliste colérique ; Inverness (Yvernès pour Verne), premier violon écossais, insoucieux et contemplatif ; Pinchinat le calembouriste du Nord de la France, à l’alto ; et Frascolino le deuxième violon, le géographe italien incompris. Ah, que de bonnes soirées passées dans les entreponts à écouter votre musique, que vous saviez dévier des canons classiques pour endiabler les cœurs ! Que de gigues populaires, de valses envolées ! C’était autre chose que la musique de chambre que vous serviez à ces savants gentlemen.

Si vous me prodiguâtes quelque émotion musicale, la palme revint plutôt à celle qui partageait avec vous le devant de la scène célesterrienne. Ah, la Stelletta, ma « petite étoile » italienne, fille gâtée et adorée d’un obscur arithméticien, comme nous vous aimions quand vous chantiez pour nous dans nos entresols ! Comme je vous aimais, moi qui avais votre âge et la fougue qu’il autorise. Et comme vous me le rendiez bien – j’ose l’affirmer – pendant ces quelques mois où je vous courtisai. Quelle surprise de vous voir réapparaître dans Le Château des Carpathes (1892) votre nom à peine transformé mais votre portrait si juste :

« La Stilla, alors âgée de vingt-cinq ans, était une femme d’une beauté incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dorées, ses yeux noirs et profonds, où s’allumaient des flammes, la pureté de ses traits, sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d’un Praxitèle n’aurait pu former plus parfaite. » Et Verne d’enchaîner en citant Musset, qu’il me conseilla lui-même de vous lire : « Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur. »

Comme j’aimerais aujourd’hui, tel le comte Franz de Telek, entendre votre voix et voir votre silhouette au-delà de votre mort ! » — Philippe Daryl

LA BOHÊME Quelque part, sans doute dans le Maître Ballon, se retrouvent les mélomanes célesterriens.

LA BOHÊME
Quelque part, sans doute dans le Maître Ballon, se retrouvent les mélomanes célesterriens.

***

Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien se retrouve in extenso dans L’Île à hélice (1895) et dans une moindre mesure dans le personnage de Tartelett dans L’École des Robinsons (1882). « C’est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un peu en dehors et irréprochablement chaussés. »

Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien se retrouve in extenso dans L’Île à hélice (1895) et dans une moindre mesure dans le personnage de Tartelett dans L’École des Robinsons (1882). « C’est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un peu en dehors et irréprochablement chaussés. »

De l’anatomique

« Julie n’était pas la seule à s’apprêter pour le bal de la nouvelle année. Une certaine fièvre s’emparait de nombre de Célesterriens. Il faut dire que les conditions s’annonçaient favorables, les vents nous portant doucement vers le sud, en plein Pacifique. Nous passâmes l’équateur le 15 décembre, quittant symboliquement l’hiver pour l’été.

Les Célesterriens se souvinrent alors qu’ils avaient embarqué un drôle d’oiseau en la personne d’Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien qui se retrouve in extenso dans L’Île à hélice (1895) et dans une moindre mesure dans le personnage de Tartelett dans L’École des Robinsons (1882).

« C’est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un peu en dehors et irréprochablement chaussés. »

C’est dire si Jules a fréquenté notre Dorémus ! Pour une raison que nous verrons, il tenait alors à perfectionner sa valse. Il se mêlait ainsi au cortège des élégants se pressant sur le parquet impeccable de la salle de danse, mirant leur reflet dans les miroirs en pied. Ces bons savants avaient-ils jusqu’ici négligé leur apparence ? Il n’est pour eux jamais trop tard pour apprendre ! « Et une, et deux, et trois, volta ! C’est bien, monsieur Verne, un marquis du grand siècle n’aurait pas désavoué votre pirouette. »

Je m’amusais toujours de ce ballet de redingotes lorsque je me rendais moi-même à la grappe qui abritait l’écrin de monsieur Dorémus. Ne nous méprenons pas ! Loin de moi l’idée d’aller lever les talons avec les apprentis danseurs du Nouvel An ! Le cœur de la Stelletta m’était déjà acquis et le temps dont elle disposerait pour valser serait aussi maigre que son carnet de bal serait épais. Nous étions convenus que nous ne nous verrions que peu ce soir là. Non, si je passais par là, c’était dans l’espoir qu’ils n’y soient pas, ces cabriolets ! La salle de danse faisait aussi office de salle d’armes et je m’y rendais régulièrement depuis ma liberté pour perfectionner cet art de l’escrime que je pratiquais assidûment. Les courbettes ayant pris le dessus, décembre fut un mois pauvre en assauts…

Je me rabattis sur les dessous du ballon l’Anatomique, sur sa salle de gymnastique et de pugilat où je passais la fougue de ma jeunesse et prenais goût pour l’exercice physique, une passion qui ne me quitta jamais.

SALLE__DE_SPORT

***

  • Une presse libre
Du parti de Nadar, Waldon était le plus virulent. Il avait quelque chose – la légèreté ! et sa mémoire photographique – d’un Alcide Jolivet dans Michel Strogoff (1876) et autre chose – le courage ! doublé d’un fidèle compagnon – de Gédéon Spilett dans L’Île mystérieuse (1874). On lui doit peut-être l’admiration de Verne pour les journalistes : « Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur-sang, qui veulent arriver bons premiers ou mourir ! »

Du parti de Nadar, Waldon était le plus virulent. Il avait quelque chose – la légèreté ! et sa mémoire photographique – d’un Alcide Jolivet dans Michel Strogoff (1876) et autre chose – le courage ! doublé d’un fidèle compagnon – de Gédéon Spilett dans L’Île mystérieuse (1874). On lui doit peut-être l’admiration de Verne pour les journalistes : « Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur-sang, qui veulent arriver bons premiers ou mourir ! »

***

  • Une langue commune : le Volapük, portée par Ludwig Lejzer Zamenhof
Ludwik Lejzer Zamenhof — Avec Von Jankó et Tesla, voici le troisième enfant prodige de Célesterre à devenir célèbre. Quel ne fut pas notre ravissement à Verne et à moi, d’apprendre des années plus tard que le petit Ludwik, devenu docteur, avait inventé sa propre langue universelle et qu’elle recevait un meilleur accueil que le volapük. C’est que l’espéranto est bien plus facile, avec toutes ses racines latines ! À la fin de sa vie, Jules présidait le groupe espérantophone d’Amiens, et me confiait vouloir en vanter les mérites dans un livre. Il n’eut pas le temps de l’écrire.

Ludwik Lejzer Zamenhof — Avec Von Jankó et Tesla, voici le troisième enfant prodige de Célesterre à devenir célèbre. Quel ne fut pas notre ravissement à Verne et à moi, d’apprendre des années plus tard que le petit Ludwik, devenu docteur, avait inventé sa propre langue universelle et qu’elle recevait un meilleur accueil que le volapük. C’est que l’espéranto est bien plus facile, avec toutes ses racines latines ! À la fin de sa vie, Jules présidait le groupe espérantophone d’Amiens, et me confiait vouloir en vanter les mérites dans un livre. Il n’eut pas le temps de l’écrire.

***

  • Une hiérarchie de maîtres et de valets : bourgeoise, paternaliste et bienveillante
Lady Corgay, maîtresse femme

Lady Corgay, maîtresse femme

« Ne nous leurrons pas, les Célesterriens n’étaient pas égaux entre eux ! Dans la Zif, les règles sociales de la bourgeoisie s’appliquaient bien, avec des maîtres, ces savants de tous horizons géographiques et thématiques, et leurs domestiques embarqués et dévoués. Ceux-là avaient quelque chose de plus que leurs homologues terrestres, une certaine débrouillardise et un attachement profond à leur maître, que l’on retrouve dans nombre de personnages de serviteur chez Jules Verne. Ils avaient pour autre particularité, propre aux établissements microcosmiques, d’être agents de liaison, pourvoyeurs et convoyeurs, en bref les nerfs de Célesterre, ses factotums. Nous avons déjà croisé les paires Corgay et Puck, Dakkar et Goûmi, Coffin et Zed… Ce dernier est à mi-chemin entre l’acrobate Passepartout et le dévoué Frycollin de Robur le Conquérant (1886). »

 

Puck, factotum attaché à Lady Corgay, chargé de veiller sur Julie Servadac.

Puck, factotum attaché à Lady Corgay, chargé de veiller sur Julie Servadac.

 

Zed Friscoll, domestique de Coffin, à mi-chemin entre l’acrobate Passepartout et le dévoué Frycollin de Robur le Conquérant.

Zed Friscoll, domestique de Coffin, à mi-chemin entre l’acrobate Passepartout et le dévoué Frycollin de Robur le Conquérant.

 

Goûmi, par Nadar.

Goûmi, par Nadar.

***

Une éducation « de prodiges » 

Paul von Jankó et son professeur de musique — Ils étaient une dizaine, ces adolescents très soigneusement sélectionnés par les Célesterriens, arrachés à leur famille pour mener une expérience d’éducation inédite. Parmi eux, le premier que je croisai fut ce Paul von Jankó, futur ingénieur et pianiste hongrois, inventeur d’un piano à six rangées.

Paul von Jankó et son professeur de musique — Ils étaient une dizaine, ces adolescents très soigneusement sélectionnés par les Célesterriens, arrachés à leur famille pour mener une expérience d’éducation inédite. Parmi eux, le premier que je croisai fut ce Paul von Jankó, futur ingénieur et pianiste hongrois, inventeur d’un piano à six rangées.

***

Célesterre, comme toutes les utopies verniennes, porte en son sein le ver qui mangera le fruit. L’utopie ne serait-elle donc utopie que dans son échec programmé ? Son éclatement spéculaire ?

« L’homme ne cherche pas son bonheur »

Célesterre révèle en son sein les mêmes travers que le macrocosme mondial. Entre Fraternité et Liberty se nouent des guerres de pouvoir et une lutte pour des idéaux bien divergents : Fraternité, pour l’utopie d’une ville dérivant au gré des vents, à l’arme de guerre qui imposerait la paix aux nations du monde, pour Masters et ses partisans du ballon Liberty :

« Ainsi se révéla-t-elle au grand jour, cette clique que je surveillais depuis quelques semaines déjà. Ma curiosité avait été piquée par le royaume très discret de Masters, le Liberté ou « ballon américain » comme on l’appelait simplement. Contrairement aux grappes luxueuses aménagées par les autres financiers, celle-ci se voulait aussi discrète que son propriétaire était violent et colérique, cela m’intriguait. Aucune visite des merveilles nationales, aucune célébration, même pas un Thanksgiving n’y avait eu lieu. Perché depuis mon observatoire, j’avais noté les allées et venues sur l’unique passerelle qui en autorisait l’accès : des Prussiens surtout, et ce traître d’Eugène Turpin ! Le tout plus particulièrement lorsque la température descendait et que plus personne ne mettait le pied dehors. Il se tenait là des réunions secrètes, c’était certain !

AMPOULES_MASTERS

Avec l’aide de Wíhshe, le principal des Agniers, et la complicité de son patron Jean-Baptiste Homer, j’avais monté une expédition lors d’une de ces chaudes nuits africaines pendant lesquelles réception était donnée dans l’agora du Maître Ballon. Je me souviens, c’était la veille de l’attaque des primates. Au mépris du danger, nous nous étions jetés depuis une tyrolienne qui le survolait, sur le ballon aux stars and stripes. Nous glissant entre les poches d’hélium, nous avions atteint les smanafs. Outre les appartements de Masters, je n’avais été qu’à moitié surpris de trouver un laboratoire de chimie fort sophistiqué, digne d’un Chevreul. On produisait là quelque chose de nouveau, grâce à la formidable quantité d’électricité disponible en Célesterre. Une porte blindée et fermée semblant donner sur l’extérieur nous avait intrigués : Wíhshe était sorti par un hublot pour découvrir un râtelier à l’air libre accueillant des ampoules de verre sphériques, pleines d’une production suspecte. Il m’en avait rapporté une. Jetée le lendemain au-devant du premier singe attaquant le ballon Optique, elle avait dégagé un gaz qui l’avait tué sur le coup !

En hâte, j’avais organisé la désertion d’un camarade – quelle chance que nous fûmes précisément à terre pour la première fois de notre voyage – qui avait pour mission de rallier la France et de porter ce message rédigé à la hâte pour Rochefort : « Conspiration entre Américains et Allemands, arme secrète, cible inconnue, probablement l’Empire. » Je m’en voulus longtemps de cette concision dictée par ma précipitation mais cela n’importa pas : si mon messager parvint bien à Paris, ce ne fut qu’après mon propre retour.

Cet épisode digne de Rocambole m’inspira l’infiltration de Stahlstadt par Marcel Bruckman dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879) – oui, on accédait bien au laboratoire par le lustre du salon de Masters – ainsi qu’une pique sur l’alliance prusso-américaine dans mon Rubis du Grand-Lama (1892) : « Nos deux nations devraient toujours marcher la main dans la main, […] car ce sont les nations de l’avenir ; nations de proie que de vaines billevesées sentimentales ne peuvent émouvoir… » dit Otto Meister à Silas Pettibone. » — Philippe Daryl à propos du chapitre « Derrière nous l’Himalaya », 13 avril)

***

Du laboratoire célesterrien

« À peine remis des émotions du duel, alors que Nadar devenait officiellement maire de Zif de Sil, je donnai une visite de courtoisie à son prédécesseur déchu, Francesco Sarraceno. Je trouvai un homme abattu.

« Monsieur Daryl, je dois vous remercier de nous avoir débarrassés de Masters, le plus mauvais parti de Célesterre, me dit-il d’un air pourtant fort attristé.

– Ce que j’ai fait là n’était pas bien crâne, la foudre s’en est chargée pour moi. Mais vous ne semblez qu’à moitié réjoui de cette manne céleste.

– Le ver est dans le fruit, Daryl, la Ciudad del Cielo ne se relèvera pas… L’expérience est en train d’échouer. Les hommes, même les plus éclairés, ne veulent pas leur propre bonheur…

– Ne soyez pas si défaitiste, monsieur… 

– Mon cher Daryl, vous ignorez tout de la raison d’être de Célesterre… »

C’était pourtant vrai, j’étais depuis dix mois citoyen d’une cité passionnante à bien des égards, mais son dessein essentiel, si tant est qu’il y en eût un, m’échappait encore… On m’avait dit tout et son contraire, et son chef ultime, le Capitaine que Verne appelait Nemo, restait inaccessible… J’interrogeai donc notre bourgmestre sortant, qui me semblait en fort bonnes dispositions pour s’épancher sur les tenants et les aboutissants de Zif de Sil…

« La vocation première de notre cité est d’être le laboratoire où trouver solutions aux problèmes des hommes. Le monde va mal, Daryl ! Les nations se dressent les unes contre les autres. Les guerres se font de plus en plus nombreuses, et la science leur fournit des armes de plus en plus destructrices. Il faut faire quelque chose. Ce que nous voulions faire en Célesterre, c’est expérimenter à notre échelle quelques hypothèses, démontrer que certaines solutions impensables ici-bas fonctionnent en réalité, avant d’en doter la planète tout entière.

– La suffisance alimentaire… osai-je avancer.

– Oui, et l’énergie aussi, qui nous provient de la foudre et du soleil. Les nations se battent pour des richesses qui ne le sont que parce qu’elles ne sont pas partagées. Avec la nourriture et l’énergie gratuites, les frontières pourraient tomber, Daryl ! Notre volapük est prêt pour devenir langue universelle, et nos prêtres travaillent à une religion de la même portée. Et ce n’est pas tout ! L’expérience est également sociale, vous avez vu l’hommage que nous rendons à nos morts, et vous avez fait l’expérience de notre mariage sans dot ni contrainte. J’ai d’ailleurs entendu dire que votre aimée vous avait quitté ?

– Oui, elle n’a pas supporté que je m’offre au duel à la place de Nadar. Je crois que Campesino la console…

– Songez à votre situation si je vous avais mariés selon les traditions terrestres…

– Oui, oui, mais trêve des individus, parlez-moi encore de cette société !

– Que pensez-vous de notre bibliothèque ouverte à tous, et recueillant les carnets de tous ?

– Lumineuse !

– Avant ce duel que je veux l’œuvre de celui qu’il a emporté et que nous soupçonnions depuis un moment d’en vouloir à notre idéal, avez-vous été témoin de quelque violence que ce soit en Célesterre ?

– Aucune !

– Notre geôle n’a jamais abrité que vous et Nadar, les imprévus. Et encore, pour si peu de temps.

– Quand même…

– Et la santé ! Aucun malade depuis notre décollage, si ce n’est quelques accidents dont le pire fut celui qui atteignit votre Julie. Pas même le moindre petit rhume.

– C’est vrai, comment faites-vous cela ?

– Le grand air, une hygiène irréprochable, sans la moindre vermine, une nourriture saine, et quelques expériences discrètes de nos bons médecins, qu’ils révéleront au grand jour quand l’heure sera venue. »

***

Voici le peu que je peux évoquer en quelques lignes, de cette discussion qui dura une nuit, avec un des esprits les plus éclairés de ce temps-là. J’en fis mon docteur Sarrasin dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), et retint de lui une certaine audace politique. Quand, devenu député de Paris, je proposai l’ouverture nocturne et pour tous des bibliothèques et musées sous éclairage électrique, c’est à notre bibliothèque célesterrienne que je pensais… et à tout Célesterre quand je proposai de creuser un laboratoire souterrain – une ville ! – lors de l’Exposition universelle de 1900, en quête d’une source inépuisable de chaleur, d’énergie ou d’eau. On me le refusa, un signe que Sarraceno avait raison : l’homme ne cherche pas son bonheur ! » — Philippe Daryl

NADAR, PHOTOGRAPHE Peu avant de devenir maire, Nadar s’était mis en tête de photographier Célesterre dans son ensemble et par tous les moyens. La plupart de ses clichés sont inutilisables. Seul reste celui de l’atterrissage sur la canopée.

NADAR, PHOTOGRAPHE
Peu avant de devenir maire, Nadar s’était mis en tête de photographier Célesterre dans son ensemble et par tous les moyens. La plupart de ses clichés sont inutilisables. Seul reste celui de l’atterrissage sur la canopée.

***

France-Ville, l’anti-Stahlstadt

France-Ville, ville hygiéniste pensée pour le bien-être de l’homme

« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur santé ; leur force productive diminue et la société perd ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux plus précieux usages. Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d’une cité-modèle sur des données rigoureusement scientifiques ? ( Oui ! Oui ! c’est vrai ! ) Pourquoi ne consacrerions-nous pas ensuite le capital dons nous disposons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique… ? » — Les 500 millions de la Begum, Jules Verne

franceville

 

Stahlstadt, ville productiviste menée par le prodige technologique

« C’est au centre de ces villages, au pied même des Coals-Butts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers, percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d’un tonnerre ou d’une grosse boule, mais plus régulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes.

Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la Chine, mais surtout pour l’Allemagne.

Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart Allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.

stahldstad

En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot.

Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.

En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique, le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée. »

Le travail, la machine et le corps dans la ville

***

Milliard City : de l’(anti)utopie capitaliste

« Standard-Island, – qu’on peut traduire par «l’île-type», est une île à hélice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom? Évidemment parce que cette capitale est la ville des milliardaires, une cité gouldienne, vanderbiltienne et rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n’existe pas dans la langue anglaise… Les Anglo-Saxons de l’ancien et du nouveau continent ont toujours dit: a thousand millions, mille millions… Milliard est un mot français… D’accord, et, cependant, depuis quelques années, il est passé dans le langage courant de la Grande- Bretagne et des États-Unis – et c’est ajuste titre qu’il fut appliqué à la capitale de Standard-Island. (…)

La carcasse de l’île, sa coque si l’on veut, formée de ces deux cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie réservée à la ville centrale, où ladite coque est extraordinairement renforcée, recouverte d’une épaisseur de terre végétale. Cet humus suffît aux besoins d’une végétation restreinte à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d’arbustes, à des bouquets d’arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des céréales et de pourvoir à l’entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d’ailleurs l’objet d’une importation régulière. Mais il y eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces importations.

Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs, livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits, où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques troupeaux. Là, d’ailleurs, l’électroculture est largement employée, c’est-à-dire l’influence de courants continus, qui se manifeste par une accélération extraordinaire et la production de légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s’en étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si justement nommée «le Joyau du Pacifique».

Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant leur excursion, la connaissent assez pour ne point s’y perdre. D’ailleurs, on ne s’égare pas dans les villes américaines, lorsqu’elles ont à la fois le bonheur et le malheur d’être modernes, – bonheur pour la simplicité des communications urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur fait absolument défaut. On sait que Milliard- City, de forme ovale, est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la Unième Avenue, longue d’un peu plus de trois kilomètres. L’observatoire, qui s’élève à l’une de ses extrémités, a comme pendant l’hôtel de ville, dont l’importante masse se détache à l’opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l’état civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des arts.

Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette circonférence de dix- huit kilomètres?

La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, – dont quatre en Chine, – qui possèdent plus d’un million d’habitants. Eh bien, l’île à hélice n’en a que dix mille environ, – rien que des natifs des États-Unis. On n’a pas voulu que des discussions internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le repos et la tranquillité. C’est assez, c’est trop môme qu’ils ne soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement, aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit exclusif de fixer leur résidence en cette île. D’ailleurs, les intérêts de la Standard-Island Company en eussent trop souffert.

Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et des avenues est adopté, les constructions commencent à s’élever, hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers, c’est-à-dire «grattoirs de nuages», que l’on voit à Chicago, Les matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal inoxydable qui domine dans ces constructions, c’est l’aluminium, sept fois moins lourd que le fer à volume égal – le métal de l’avenir, comme l’avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se prête à toutes les nécessités d’une édification solide. Puis, on y joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s’agencent avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui, si on le désire, peuvent réaliser l’idéal de la maison de verre. Mais, en réalité, c’est l’armature métallique qui est surtout employée, comme elle l’est actuellement dans les divers échantillons de l’architecture navale. Et Standard-Island, qu’est-ce autre chose qu’un immense navire?

Ces diverses propriétés appartiennent à la Standard-Island Company. Ceux qui les habitent n’en sont que les locataires, quelle que soit l’importance de leur fortune. En outre, on a pris soin d’y prévoir toutes les exigences en fait de confort et d’appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement riches, auprès desquels les souverains de l’Europe ou les nababs de l’Inde ne peuvent faire que médiocre figure. » L’Île à hélices, Jules Verne, 1895

Projet Utopia

Projet Utopia

***

Utopie et capitalisme

 ***

Blackland : quelle démocratie en terre africaine ?

La Mission Barsac, par George Roux

La Mission Barsac, par George Roux

« À cette époque, les plus étranges légendes couraient sur cette région inexplorée parmi les riverains du Niger. Parfois, racontaient les indigènes, on voyait passer, s’enfuyant à tire-d’aile vers ces plaines arides ou en arrivant, d’immenses oiseaux noirs aux yeux de feu. D’autres fois, à les entendre, c’était une horde de grands diables rouges, montés sur des chevaux fougueux dont les naseaux jetaient des flammes, qui sortaient tout à coup de la contrée mystérieuse. Ces cavaliers fantastiques traversaient les bourgades au galop, tuant, massacrant ceux qui se trouvaient sur leur passage, puis repartaient dans le désert, emportant en travers de leurs selles des hommes, des femmes, des enfants, qui ne revenaient jamais.

Quels étaient les êtres malfaisants qui détruisaient ainsi les villages, pillaient les cases, s’appropriaient les misérables richesses des pauvres nègres, et disparaissaient en laissant derrière eux la ruine, le désespoir et la mort ? Nul ne le savait. Nul n’avait même cherché à le savoir. Qui eût osé suivre à la trace, en effet, des ennemis que l’imagination populaire douait d’un pouvoir surnaturel, et que beaucoup supposaient être les féroces divinités du désert ?

Tels étaient les bruits qui couraient, à cette époque, le long du Niger, de l’Aribinda au Gourma, jusqu’à plus de cent cinquante kilomètres de sa rive droite.

Si, plus hardi que ces nègres pusillanimes, quelqu’un s’était aventuré dans le désert, et si cet audacieux avait atteint, au prix d’un parcours de deux cent soixante kilomètres, le point situé par un degré quarante minutes de longitude est et par quinze degrés cinquante minutes de latitude nord, il aurait eu la récompense de son courage, car il aurait vu ce qui n’avait jamais été vu, ni par les géographes, ni par les explorateurs, ni par les caravanes : une ville.

Oui, une ville, une véritable ville, qui ne figurait sur aucune carte et dont personne ne soupçonnait l’existence, bien que sa population totale ne fût pas inférieure, non compris les enfants, à six mille huit cent huit habitants.

Si l’hypothétique voyageur avait alors demandé le nom de cette ville à l’un des habitants, et si celui-ci avait consenti à le renseigner, on lui aurait dit, peut-être, en anglais : « Blackland is the name of this city », mais il aurait pu aussi arriver qu’on lui répondît en italien : « Questa città e Terra Nera » ; en bambara : « Ni dougouba ntocko a bé Bankou Fing » ; en portugais : « Hista cidada e Terranegra » ; en espagnol : « Esta ciudad es Tierranegra », ou en n’importe quelle autre langue, toutes réponses qui eussent signifié en français : « Le nom de cette ville est Terre-Noire ».

Depuis le moment où ces événements se sont déroulés, la région située dans l’est de Gao-Gao a été enfin reconnue. La suite du récit expliquera pour quelle raison il n’a été trouvé que peu de traces de la ville dont il est ici question.

Rien d’impossible même à ce que le renseignement eût été donné en latin : « Ista urbs Terra nigra est ». C’est que le questionneur aurait eu affaire en ce cas à Josias Eberly, un ancien professeur qui, n’ayant pas trouvé à Blackland l’emploi de son érudition, y avait ouvert boutique et s’était transformé en apothicaire et en marchand de produits pour la teinture, ainsi que l’indiquait cette enseigne : Josias Eberly. Druggist. Products for dye.

Toutes les langues étaient parlées dans cette nouvelle Tour de Babel, dont la population, au moment où la mission Barsac succombait près de Koubo, se composait, outre cinq mille sept cent soixante-dix-huit nègres et négresses, de mille trente Blancs, venus de tous les pays du monde, mais dont l’immense majorité avait ce trait commun d’être des échappés de bagne et de prison, des aventuriers capables de tout excepté du bien, des déclassés prêts aux pires besognes.

Toutefois, de même que les représentants de la race anglaise prédominaient dans cette foule hétéroclite, de même la langue anglaise avait le pas sur les autres. C’est en anglais qu’étaient rédigés les proclamations du chef, les actes de l’état civil, si tant est qu’il y eût un état civil, et le journal officiel de la localité : The Blackland’s Thunder (Le Tonnerre de Blackland).

(…)

Ainsi qu’on l’a sans doute remarqué, Josias Eberly, John Andrew, Hiram Herbert, Edward Rufus, Ehle Willis, Constantin Bernard, Gilman Ely n’étaient désignés que par l’association de deux prénoms. Cette pratique était d’un usage général à Blackland, où tout nouvel arrivant subissait un second baptême et perdait son nom patronymique, que personne, sauf le chef, ne connaissait. Seul de tous les habitants de race blanche, si l’on en excepte une fraction particulière de la population dont il sera bientôt question, ce chef était désigné à la manière ordinaire, et encore son nom devait-il être plutôt un sobriquet terrible et sinistre. On l’appelait Harry Killer, c’est-à-dire, d’après le sens littéral, Harry l’Assassin, Harry le Tueur.

Une dizaine d’années avant l’enlèvement des débris de la mission Barsac, par lequel s’est terminée la première partie de ce récit, Harry Killer, venant nul ne savait d’où, avec quelques individus de sa trempe, était arrivé à ce point du désert où devait s’élever Blackland, il y avait planté sa tente, et avait dit : « Là sera la ville. » Et Blackland était sortie du sable comme par enchantement.

C’était une ville très singulière. Bâtie en terrain parfaitement plat, sur la rive droite de l’oued Tafasasset, rivière éternellement à sec jusqu’au jour où la volonté d’Harry Killer l’avait remplie d’eau courante, elle affectait la forme d’un demi-cercle rigoureux et mesurait exactement douze cents mètres du nord-est au sud-ouest, c’est-à-dire parallèlement à cette rivière, et non moins exactement six cents mètres du nord-ouest au sud-est. Sa superficie, qui atteignait, par conséquent, cinquante-six hectares environ, était divisée en trois sections très inégales, que limitaient d’infranchissables murailles en pisé demi-circulaires et concentriques, hautes de dix mètres et d’une épaisseur presque égale à la base.

En bordure immédiate de la rivière, dont le nom primitif avait été changé par Harry Killer en celui de Red River, la rivière rouge, la première section avait été tracée avec un rayon de deux cent cinquante mètres. Un boulevard large de cent mètres, enlevé aux deux pointes de la deuxième section, et suivant la berge de la rivière jusqu’à ce qu’il rencontrât la troisième, augmentait notablement sa surface, dont le total approchait de dix-sept hectares.

C’est dans la première section qu’habitait l’aristocratie de Blackland, ceux qu’on désignait, par antiphrase, sous le nom de Merry Fellows. À l’exception de quelques-uns d’entre eux appelés à des destinées plus hautes, les compagnons d’Harry Killer, au moment où il s’était résolu à fonder une ville en ce lieu, avaient été l’embryon de ce corps des Merry Fellows. Autour de ce premier noyau étaient venus bientôt se grouper une foule de bandits, échappés des prisons et des bagnes, que Killer avait attirés, en leur promettant la satisfaction sans limites de leurs détestables instincts. » — L’Étonnante Aventure de la mission Barsac, Jules et Michel Verne, 1919 (posth.)

***

L’utopie politique et le colonialisme

 ***

Coal-City : l’illusion gothique et nostalgique

« Tout d’abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue jusqu’au sol de l’exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la surface du comté.

En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel oblique, décoré d’une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement creusée dans le massif du sol écossais.

Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force hydraulique, desservait, d’heure en heure, le village qui s’était fondé dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city », c’est-à-dire la Cité du Charbon.

Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où l’électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur et de lumière.

En effet, les puits d’aération, quoiqu’ils fussent nombreux, n’auraient pas pu mêler assez de jour à l’obscurité profonde de la Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous l’intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des machines électromagnétiques — les uns soleils, les autres étoiles —, ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l’heure du repos arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit dans ces profonds abîmes de la houillère.

Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, c’est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec l’air ambiant. Si bien que, pour le cas où l’atmosphère eût été mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion n’eût été à craindre. Aussi l’agent électrique était-il invariablement employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.

(…)

C’était donc une sorte de village flamand, qui s’était élevé sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l’invocation de Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d’un énorme rocher, dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne. » Les Indes noires, Jules Verne, Hetzel,1877

'The_Child_of_the_Cavern'_by_Jules_Férat_01

Les Indes noires, par Jules Ferat

 

Illustration : Jules Férat

Illustration : Jules Férat

***

 

L’utopie des origines

***

L’utopie vernienne n’a de sens qu’en u-topos, ailleurs, ou plutôt a milieu de nulle part… comme un microcosme fait de théories, une maquette qui n’a de but que la réflexion, l’enthousiasme du possible mais qui n’a jamais la possibilité de s’incarner, car fatalement, elle se délite.

« La quête de la cité idéale : Utopia » : [pdf]

***

Lincoln : l’île refuge et le Robinson des origines 

L’île Lincoln est la création de l’ingénieur de génie Cyrus Smith, la réalisation parfaite du savoir humain, un (LE ?) laboratoire social et communautaire.

L'Île mystérieuse, par Jules Férat

L’Île mystérieuse, par Jules Férat

 

***

Le microcosme, l’ailleurs oublié et l’utopie vernienne

 

*** 

Babel, Verne et le volapük

« La pièce est tapissée de bibliothèques réalisées dans un bois de palissandre noir et plus luisant que le plus beau miroir de Lady Madelina. Des incrustations délicates de bronze courent le long des étagères. Un lustre magnifique supportant des ampoules électriques éclaire tout cela a giorno.

BIBLIOTHEQUE

Tout le savoir humain semble s’être donné rendez-vous là, à la portée de la main curieuse ou érudite. Manuels d’histoire, de géographie, d’astronomie, botanique, biologie, médecine, ouvrages de mathématiques ou de physique, précis de langues, encyclopédies et dictionnaires, dans tous les idiomes connus, voisinent avec ce qui pourrait bien être la plus complète collection littéraire de plusieurs continents. Les reliures en cathédrale frappées à l’or fin à la manière nouvelle de monsieur Pujold portent pour la plupart des armes inconnues de moi : deux animaux noirs étranges encadrent un aigle blanc bicéphale, en dessous l’abréviation en lettres latines d’une devise « M.I.M. » que je n’ai pas identifiée non plus. » — Julie Servadac, 15 septembre

***

« Ah, je sens ma langue s’empâter à l’évocation de ce volapük qui se voulait langue universelle ! Quelle peine eus-je à l’apprendre ! Mais je m’en souviens encore et peux traduire ce dialogue ainsi :
« Les prisonniers ont été tranquilles, cette nuit ?
– Oui. Du nouveau ?
– Non. La ville marche bien.
– Je suis heureux ! Nous avons bien travaillé hier ! – Oui. Rentrez chez vous. Adieu !
– Merci. Adieu ! »

Philippe Daryl

Des espaces translinguistiques dans les Voyages

***

Pour aller plus loin

***

Mot de fin sur les utopies

« Très cher Félix, très cher Jules,

Mes amis – si vous me permettez encore de vous appeler ainsi – , au moment de m’acquitter enfin de la mission dont je fus chargée par celui à qui je dois tout, il me semble que je vous doive également des excuses, sinon des explications. Oui, je vous ai séduit Félix, manœuvré Jules, et joués tous les deux.

J’avais mes raisons pour cela.

Des raisons toutes dictées par le simple bon sens.

Comprenez que ces hommes, Robur, Dakkar, Sarraceno, ôtent à l’humanité sa commune mesure d’intelligence. Il est inacceptable que tant de savants qui pourraient concourir à la rendre meilleure se retranchent dans un Olympe privé et conservent pour eux seuls le bénéfice de leurs grands esprits. Ils sont fils de l’Homme ; ils Lui doivent tout. Il faut qu’ils Lui reviennent !

C’est mon avis, c’est celui de mon très cher Père que je compte bien rejoindre dès mon acte accompli, à l’aide de ce ballon qui dort dans les entrailles de Zif.

Ah, Zif, combien je regrette de t’abattre ! Toi, le plus bel oiseau posé au poing de l’Humanité comme Aislin le Harfang à celui de Silas !

Usez, Jules, Félix, au plus vite de la clé jointe à ces lettres, sauvez ce qui peut l’être encore de ma main assassine !

Adieu Jules ! Adieu Félix ! J’espère follement, Félix, Jules, qu’un jour vous trouverez dans vos cœurs si nobles la force de pardonner à

Votre Julie. »