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La salle des machines

NdÉ. La plus grande et la plus aboutie des machines verniennes est sans nul doute Célesterre, celle qu’il n’a fait ensuite que rêver, développer, fantasmer et métamorphoser dans ses innombrables voyages. Cette bulle contient, comme un microcosme, les visions de la géante aérienne, sous toutes ses coutures, pour en apprécier la finesse, la folie et l’utopie mises en forme et propulsées par la vapeur, l’électricité et le génie. Et parce que les machines de Verne sont des mécaniques infernales, elles portent leur transgression vers la science et la science vers l’expérience : quelques idées devenues concrètes sont ici recensées.

Loin de nous l’idée d’être scientonautes ou ingénistes, soyons rêveurs, cela nous suffit.

Au sommaire :

La plus grande des machines
— Célesterre —

« Zif de Sil a surgi des nuées noirâtres d’un bloc dans l’azur transparent du jour naissant.

Ses coupoles de toile se tendent, tels d’improbables mamelons d’un blanc mat, vers le soleil. Un froid glacial lacère mon visage nu, il faisait plus doux hier sous la couche de cumulonimbus impétueux, lorsque le Hardi vivait ses heures terribles. Furies tièdes et orages en dessous, glaciale et sereine beauté au-dessus. J’ai rajusté ma toque de renard à cause du vent vif aux attaques acerbes.

Des centaines d’aérostats en grappes se balancent alentour sous la morsure de la bise. Le soleil est monté derrière la tour d’acier et de cuivre du grand ballon principal ; ce poignard damasquiné cerné de dômes clairs transperce les cieux trop purs et rutile de tous ses parements de métaux. Le vert, l’or et l’argent, le blanc et le mordoré se fondent dans les armatures pour transporter la ville, légère comme une plume, monumentale comme les Pyramides. Sans doute que Babylone se dressant, verte elle aussi, et monumentale également, au cœur des sables dorés de l’Orient ne causait pas une impression plus profonde au voyageur stupéfié. »

Julie Servadac

 

La sphère optique

• Le télescope de du Rosier, ballon « L’Optique »

OBSERVATOIRE

« Son télescope, monté sur une nacelle gyroscopique à balancier, gardait une précision de pointage remarquable et les observations que nous faisions en altitude étaient d’une clarté que tous les observatoires terrestres nous auraient enviée. Jamais plus beau ciel ne s’était offert aux regards d’un astronome. »

Correspondances verniennes : De la Terre à la lune

DLTAL

« Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars. La première fois qu’il fut braqué sur la Lune, les observateurs éprouvèrent une émotion à la fois curieuse et inquiète. Qu’allaient-ils découvrir dans le champ de ce télescope qui grossissait quarante-huit mille fois les objets observés ? Des populations, des troupeaux d’animaux lunaires, des villes, des lacs, des océans ? Non, rien que la science ne connût déjà, et sur tous les points de son disque la nature volcanique de la Lune put être déterminée avec une précision absolue.

Mais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au Gun-Club, rendit d’immenses services à l’astronomie. Grâce à sa puissance de pénétration, les profondeurs du ciel furent sondées jusqu’aux dernières limites, le diamètre apparent d’un grand nombre d’étoiles put être rigoureusement mesuré, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, décomposa le crab nebula du Taureau, que le réflecteur de Lord Rosse n’avait jamais pu réduire. » (De la Terre à la Lune, 1865)

Poursuivre la focale

 

• L’hyposcope de Stieler, ballon « L’Optique »

Hyposcope — Bâti à l’inverse d’un observatoire, sous le ballon Optique, l’appareil disposait d’une salle d’observation, de quatre lunettes standard, et d’un puissant télescope extensible et directionnel.

Hyposcope — Bâti à l’inverse d’un observatoire, sous le ballon Optique, l’appareil disposait d’une salle d’observation, de quatre lunettes standard, et d’un puissant télescope extensible et directionnel.

Sur l’invention du périscope et ses principes

 

Le réseau des transports

• Les Centraux pneumatiques

Le Central pneumatique, moyen de communication par excellence des Célesterriens. Chaque ballon était relié à l’un des six centraux reliant les demeures entre elles, telles les institutions publiques parisiennes.

Le Central pneumatique, moyen de communication par excellence des Célesterriens. Chaque ballon était relié à l’un des six centraux reliant les demeures entre elles, telles les institutions publiques parisiennes.

centraux

Le réseau avant l’ère du réseau

 

• Le train périmétrique

Train périmétrique | En gare de Voldenbock, station qu’utilisait souvent Jules Verne, car la plus proche du Gastronomique où il vivait.

Train périmétrique | En gare de Voldenbock, station qu’utilisait souvent Jules Verne, car la plus proche du Gastronomique où il vivait.

« Le train périmétrique se compose d’une demi-douzaine de voitures en forme de nacelles (ou smanaf dans l’idiome adopté par tous, ici) d’une incroyable robustesse malgré leur légèreté. Le chanvre tressé a sa part dans ce prodige, m’assura-t-on, de même qu’une « banale » armature d’aluminium. Là n’est pas toutefois le plus surprenant.

Une fois installé dans la première « voiture », je m’étonnai à voix haute de l’absence de locomotive et sondai les environs à la recherche du panache de vapeur qui aurait annoncé l’approche d’un pareil engin.

« En fait, master Verne, indiqua obligeamment Goûmi, vous avez pris place à bord d’une automotive. »

D’un geste, il désigna le tube épais d’une vingtaine de centimètres qui avait jusque-là échappé à ma vigilance, étiré à même le sol à mi-distance de chaque rail.

« À l’intérieur, expliqua-t-il, se trouve un disque de fer propulsé par air comprimé tout le long du parcours. Pour l’arrêter, il suffit de tourner un des robinets placés en bordure de la voie et de laisser l’air s’échapper. Le robinet fermé, l’air pousse à nouveau le disque en avant.

– Qui actionne ces robinets ?

– Dans chaque grappe, à chaque niveau de Célesterre, les citoyens se relaient pour guetter le passage du train, assuré à heures plus ou moins fixes. Il faut moins de vingt minutes pour boucler un circuit complet.

– Le point est résolu. Mais de quelle façon le disque de fer entraîne-t-il la voiture de tête ? »

Goûmi m’adressa un sourire malicieux.

« Devinez, master Verne ! C’est assez simple, en somme. »

Piqué au vif, je me mis à cogiter. J’avais pu observer les voitures-nacelles en montant à bord. J’étais certain que rien ne les reliait au tube dans lequel circulait l’air mis sous pression. Il fallait donc l’intervention d’une force invisible entre le disque de fer et notre smanaf… Une force invisible ! Le fer ! J’y étais soudain, et j’annonçais, non sans fierté :

« L’électromagnétisme ! »

Que de progrès réalisés depuis les expériences de Faraday ! Il y a cinq ans, Maxwell a unifié les diverses théories préexistantes et nous savons comment se comportent charges, courants électriques et autres aimants… À la vérité, je m’étonnais de n’avoir pas deviné de quoi il s’agissait au moment de m’installer à bord de la voiture automotive, car je suis l’inventeur de ce moyen de transport ! »

Un an dans les airs — Jules Verne

Correspondances en Zif : « Paris au XXe siècle », notes de Daryl

« Quand j’appris par l’intermédiaire de ses carnets de Sil l’existence de cet inédit de Jules, je m’empressai de lui en réclamer la lecture. Que n’avais-je pas demandé là ! Verne se renfrogna, parut fort indisposé et me renvoya dans mes filets : « Souvenez-vous plutôt de mon discours du 12 décembre 1875 devant l’académie d’Amiens, tout y est ! » Je ne pouvais me souvenir d’un discours auquel je n’avais certainement pas pu assister depuis mon exil londonien, mais je pouvais me procurer les mémoires de l’académie, ce que je m’empressai de faire. Je découvris là un texte fort amusant intitulé Une ville idéale, une rêverie dans une Amiens futuriste, humoristique et critique : « C’est la machine à téter qui fonctionne ! […] Elle est de la force de cinq cents Normandes ! Vous comprenez bien, cher client, que depuis l’impôt sur le célibat, il a fallu inventer l’allaitement à vapeur ! » Mais aucune trace de notre train électromagnétique, si bien que je suis convaincu qu’existe quelque part ce Paris au XXe siècle. Je donnerais cher pour le lire et pour savoir si Verne avait vraiment préfiguré Célesterre. » — Philippe Daryl

Les coulisses du rail

• Les expériences aériennes de Célesterre

La barge de réparation

Barge de réparation — Après la tempête, deux de ces engins capables de se diriger dans les méandres des câbles célesterriens sortirent et inspectèrent les ballons, pratiquant quelques menues réparations.

Barge de réparation — Après la tempête, deux de ces engins capables de se diriger dans les méandres des câbles célesterriens sortirent et inspectèrent les ballons, pratiquant quelques menues réparations.

« Zif de Sil fut un laboratoire pour les pionniers de la locomotion aérienne qui y avaient embarqué. Ils étaient cinq ou six, qui partisan du ballon dirigeable, qui de l’ornithoptère, de l’orthoptère ou du stréophore, qui de l’hélicoptère ou du spiralifère, qui de l’aéroplane. Leur débat sans fin échappait au commun des Célesterriens car il se déroulait en marge de la cité, dans un ballon que nous nommions non sans ironie le Dirigeable. Les périodes de grand vol se prêtaient à quelque expérimentation, d’improbables engins pendus par un câble essayant de se mouvoir dans l’air sous la Zif. L’amerrissage sur l’océan Pacifique fut l’occasion d’en lâcher quelques-uns… Tous finirent à l’eau ! Parmi les spectateurs intéressés par la question se trouvaient bien sûr Nadar en tant que pionnier de l’affaire, mais aussi Jules Verne et moi-même, qui consacrâmes chacun un opus à la question : Jules se rangea du côté des spiralifères et en conçut l’Albatros de Robur le Conquérant (1886) alors que je leur préférai le modèle des aéroplanes pour ma Gallia dans Le Rubis du Grand-Lama (1892). Gallia était du reste le nom récurrent des machines volantes d’un de nos savants fous, et si j’en fis un aéroplane, Jules nomma ainsi la comète qui arrache quelques Terriens pour un voyage de deux ans dans le Système solaire, dans Hector Servadac (1877). » — Philippe Daryl

Le dirigeable

Scène d'amerissage

 

Les ballons agricoles

Ballons agricoles — La surface supérieure de ces grappes était mise à profit pour mener diverses expériences de culture minimaliste d’altitude. La variété de chanvre importée de Russie qu’affectionnaient les Célesterriens y poussait comme le chiendent entre les pavés parisiens.

Ballons agricoles — La surface supérieure de ces grappes était mise à profit pour mener diverses expériences de culture minimaliste d’altitude. La variété de chanvre importée de Russie qu’affectionnaient les Célesterriens y poussait comme le chiendent entre les pavés parisiens.

« […] nous étions arrivés aux étages supérieurs, là où, sous d’épaisses verrières qui donnent à l’endroit une température de serre, s’étendent les champs nourriciers de l’improbable campagne célesterrienne. Et quels champs que ceux-là, aux sillons bien rangés mais SANS UNE ONCE DE BONNE TERRE ARABLE ! Te rends-tu compte, mon bon Charles ? Tous ces affreux légumes et fruits, le tabac, les plants de lin, de luzerne, de poireau, de radis ou de fenouil dont on tire les graines à germer, et par-dessus tout le si précieux, l’incontournable, le roi chanvre, tout, tout, tout pousse hors sol ! Les racines à nu baignent dans une solution nutritive d’oxygène, d’azote, de potassium et de phosphore, rien d’autre. Les deux premiers de ces éléments se trouvent à volonté dans l’air, le troisième et le quatrième sont tirés respectivement de l’eau de mer et du guano des nombreux oiseaux de la volière… Tu croiras sans doute, devant cette hydroculture, ou hydroponie ces deux mots sont d’Überschlag, à quelque avancée scientifique de premier ordre, et tu auras raison. Mais ce progrès s’appuie pareillement, et à part égale, sur des savoirs plus anciens. Le bon professeur prétend avoir repris à son compte certaines techniques des jardins de Babylone, pas moins, ainsi que d’autres des Aztèques et des Chinois, autant que les enseignements reçus de ses maîtres allemands, von Liebig, Knop et von Sachs. Imagine-toi qu’il s’essaie en ce moment à stimuler électriquement la croissance des cultures ! » — Nadar

• Derrière les machines de Célesterre : le super-hydrogène

« Longtemps, je me suis demandé quel était ce gaz qui sustentait Célesterre. Très récemment, je l’ai enfin découvert. Aussi incroyable que cela pût paraître, nos ballons étaient gonflés à l’hélium. Aperçu dans les raies spectrales du soleil (d’où son nom) lors d’une éclipse totale en Inde le 18 août 1868 par Jules Janssen, l’élément nouveau n’est pas censé avoir été détecté sur Terre avant 1882. Et son isolation remonte à une douzaine d’années à peine. Et pourtant, quand je rejoignais les Agniers pour réparer quelques ballons et que nous jouions avec le gaz, nous parlions de cette voix ridicule et perchée, comme je le fis l’an dernier en inhalant quelques onces d’hélium dans le laboratoire d’un ami chimiste. Trente-six ans plus tard, cette réminiscence comique venait me rappeler les génies persévérants de Zif de Sil. Ah, quelle avance les Célesterriens avaient-ils sur leur temps ! Sans doute ont-ils débloqué des fonds colossaux pour l’étude du nouvel élément découvert par Janssen, précipitant l’envol de leur projet de Célesterre. Quelques étranges coïncidences viennent étayer l’hypothèse : l’observation de l’hélium faite en Inde, patrie d’un des plus puissants financiers de Célesterre ; du Rosier élève de Janssen ; la mystérieuse usine à gaz du chantier des Carpathes ; Janssen s’échappant en ballon de Paris assiégée par les Prussiens le 2 décembre 1870 – je suis convaincu que Nadar et lui se sont alors parlé… » — Philippe Daryl

Les particules et les machines

 

La puissance de l’énergie

Le maître ballon et son pic électrique

Tour du maître ballon | Juchée sur le ballon central de Célesterre, elle abrite son Capitaine mystérieux.

Tour du maître ballon | Juchée sur le ballon central de Célesterre, elle abrite son Capitaine mystérieux.

« Le Maître Ballon dissimule en son sein toute une machinerie complexe. Des milliers de fils de cuivre transportent vie et chaleur de son cœur monstrueux vers les parties les plus lointaines de cet organisme dont il est le cerveau. » — Julie Servadac

Les piles électriques, foyer de Célesterre

Piles électriques — Ils étaient partout, ces accumulateurs d’un courant qu’ils savaient débiter pour la survie, le confort – le bien-être même ! – des Célesterriens.

Piles électriques — Ils étaient partout, ces accumulateurs d’un courant qu’ils savaient débiter pour la survie, le confort – le bien-être même ! – des Célesterriens.

Verne, électricien de la première heure !

• De l’outil à l’utopie, focus sur quatre romans verniens

 

• Le héros vernien est électronaute…

Sur le génie discret…

 

• La sphère à foudre

Sphère à foudre — Paratonnerre vers le bas, attirant les éclairs comme un aimant.

Sphère à foudre — Paratonnerre vers le bas, attirant les éclairs comme un aimant.

« D’où provient votre électricité ? demandai-je alors, m’efforçant de calculer la quantité d’énergie nécessaire pour assurer ce prodige scientifique.

– Le ciel pourvoit à nos besoins » répondit mon serviteur.

Il me vint aussitôt à l’esprit l’image de Benjamin Franklin et de son cerf-volant.

« La foudre, bien entendu ! Vous avez trouvé le moyen d’accumuler sa puissance.

– Nous savons l’attirer, oui. Et notre Robur connaît les secrets de sa préservation et de sa multiplication. »

 

• Les armes

Fusils électriques

Masters, scène de chasse

« Attention ! Attention ! Des singes ont investi le bord ! Ils sont nombreux et agressifs ! Veuillez vous abriter dans le ballon le plus proche et y attendre les consignes ! L’équipage va rejeter les envahisseurs dans la jungle ! Je répète !… »

Je me précipitai aussitôt vers la mairie, dans l’espoir de me rendre utile, lorsque quelques-uns des singes intrus, de ces chimpanzés noirs de poil, hurlant et gesticulant, me bombardèrent de morceaux de bois avant de s’avancer avec force grimaces effrayantes. Je craignais pour ma vie mais, soudain, des coups de feu éclatèrent, foudroyant deux d’entre eux et faisant décamper les autres.

« You owe me a drink, mister Nadar! »

Deux pas derrière moi, Masters, l’Américain, rechargeait un fusil de chasse. La vue de cette arme à feu en notre pacifiste utopie me heurta beaucoup, d’autant qu’il en était d’autres d’une nature bien moins détestable. Ainsi les membres d’équipage avaient-ils chacun reçu un fusil qui, sa crosse reliée par un câble à une étrange machinerie assujettie à leur dos, ne tirait nul projectile mais des arcs bleutés de pure électricité. Les singes touchés par ces miniatures d’éclairs n’en mouraient pas mais fuyaient, pris de panique ! » — Nadar

 

Le Nautilus, engin de guerre qui préfigure…

La machinerie vernienne

L’eau

• La ville flottante (Great Eastern)

« Le 18 mars 1867, j’arrivais à Liverpool. Le Great-Eastern devait partir quelques jours après pour New-York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage d’amateur, rien de plus. Une traversée de l’Atlantique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je comptais visiter le North-Amérique, mais accessoirement. Le Great-Eastern d’abord. Le pays célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steam-ship est un chef-d’œuvre de construction navale. C’est plus qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais, qui, après avoir traversé la mer, va se souder au continent américain. Je me figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa lutte contre les vents qu’elle défie, son audace devant la mer impuissante, son indifférence à la lame, sa stabilité au milieu de cet élément qui secoue comme des chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon imagination s’était arrêtée en deçà. Toutes ces choses, je les vis pendant cette traversée, et bien d’autres encore qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le Great-Eastern n’est pas seulement une machine nautique, si c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui, un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes. » — Une ville flottante, Jules Verne (1871, Hetzel)

Une ville flottante (1871), note de Daryl

« C’est plus qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais […] Si c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui, un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes.

Si tout le monde pense que ce court roman est simplement inspiré du voyage que Verne fit à bord du paquebot Great Eastern pour rallier les États-Unis d’Amérique en 1867, je sais bien, moi, qu’il l’écrivit à bord de Célesterre, et qu’il s’inspira des événements que nous y vécûmes, jusqu’à ce jour terrible du 4 mai 1870, où tel Fabian Mac Alwin, je faillis périr… Comment ne pas non plus reconnaître dans la rivalité amoureuse entre Fabian et Harry Drake pour les beaux yeux d’Ellen Hodges, quelque chose de ce qui se joua autour de Julie ?

Enfin, ces très discrètes allusions à des personnages nommés par leur seule initiale ? Ah, qu’il m’est facile de les compléter ! Un lieutenant H., Français qui apprend à Verne que nous sommes à Terre-Neuve ? Jean-Baptiste Homer l’Acadien, bien sûr ! Le second W. à la peau très hâlée ? Son bras droit Wíhshe ! Le financier Jules D. ? Desnouettes ! Et ce farceur de docteur T. ? Theodore Breeze ! Quant aux deux valses inédites de Paul V. ? Von Jankó ! » — Philippe Daryl

Capitaine Verne

 

• Le Nautilus

« Je me hissai rapidement au sommet de l’être ou de l’objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l’éprouvai du pied. C’était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.

Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle des animaux antédiluviens, et j’en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators.

Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées.

Le doute n’était pas possible ! L’animal, le monstre, le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé l’imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître, c’était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main d’homme.

La découverte de l’existence de l’être le plus fabuleux, le plus mythologique, n’eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur, c’est tout simple. Mais trouver tout à coup, sous ses yeux, l’impossible mystérieusement et humainement réalisé, c’était à confondre l’esprit ! »  — Vingt mille lieues sous les mers (Hetzel, 1870)

Vingt-mille lieues sous les mers, note de Daryl

« Ce chef-d’œuvre de Jules Verne parut en feuilleton dans le  Magasin d’éducation et de récréation pendant que nous étions dans les airs. Cela, je le savais. Ce que j’ignorais en revanche, c’était que Verne avait trouvé le moyen de le corriger à distance, et ce grâce au mystérieux récipiendaire des lettres de Julie. C’est ainsi que se régla la personnalité du commandant du Nautilus, sujet de discorde entre Jules et son éditeur. Exit toute référence à une nationalité, le capitaine serait personne, il serait Nemo, comme en Célesterre ! » — Philippe Daryl

Au-delà du Nautilus

 

L’île à hélice (Standard Island)

« Un morceau de planète supérieure tombée en plein Pacifique, ou encore un Éden flottant où se sont réfugiés des sages. » — L’île à hélice (Hetzel, 1895)

« À l’heure où la fin du voyage s’annonce, il est temps de revenir sur le Voyage extraordinaire qui me semble résonner le plus avec notre année dans les airs. Quatre voyageurs, le quatuor concertant que j’ai déjà évoqué – mais j’invite le lecteur à essayer de deviner qui de Julie, de Nadar, de Verne ou de moi-même se cache derrière chacun des instrumentistes –, se retrouve dans une cité utopique voguant sur les océans.  Milliard-City, sise sur Standard-Island, n’est pas mue par des scientifiques mais par des milliardaires, s’éloignant du monde pour vivre heureux. Ils s’offrent les bienfaits des progrès les plus modernes fonctionnant grâce à « l’électricité, qui sature l’atmosphère, […] soutirée par les nombreuses tiges dont ses édifices et ses habitations sont armés. » Comme en Zif de Sil ! Certains personnages sont évidemment inspirés par les Célesterriens, j’en ai déjà évoqué quelques-uns, et je me bornerai ici à regretter que le roi et la reine de Malécardie n’eussent été avec nous dans les airs, j’aurais eu plaisir à les rencontrer. Certaines péripéties sont aussi empruntées à notre périple, depuis l’incroyable invasion par des fauves en pleine mer – n’est-elle pas plus crédible quand la cité se pose sur la canopée africaine ? – jusqu’à son dénouement qui s’annonçait dès la fin du mois de mars.

« Et pourtant, en créant ce domaine artificiel, lancé à la surface d’un vaste océan, le génie humain n’a-t-il pas dépassé les limites assignées à l’homme par le Créateur ?… » — Philippe Daryl

Les domaines artificiels

L’air

• La société d’encouragement pour la locomotion au moyen d’appareils plus lourds que l’air

Lire ici le véritable rapport complet du conseil d’administration

• Note de Daryl

« Jules Verne fut le censeur de cette association créée par Nadar en 1863, année des vols infructueux de son Géant. Les deux hommes taquinaient l’idée que l’avenir de l’aviation n’était pas dans les ballons aérostatiques, mais dans des machines plus lourdes que l’air, propulsées au moyen de moteurs, et dirigeables, elles ! Je me souviens les avoir houspillés à ce sujet, à bord de Célesterre, une ville entière plus légère que l’air, qui me semblait mettre à mal leur théorie.

« Savez-vous seulement ce que signifie encouragement, mon cher Philippe ? Nous n’avons jamais prétendu que la solution était dans le plus lourd, mais qu’il fallait l’étudier ! » me répondaient-ils comme un seul homme.

Jules Verne mentionne la Société dans Robur le Conquérant (1886) dans lequel il donne la part belle au plus lourd que l’air, quatre ans seulement avant le décollage de l’Éole de Clément Adler ! » — Philippe Daryl

Nadar, aviateur

 

• Les machines volantes

L’aérostat (Le Victoria)

« On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille distance l’un de l’autre ; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit d’enlever l’aérostat au moyen d’un câble transversal ; il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui. C’est à l’appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux d’introduction de l’hydrogène.

La journée du 17 se passa à disposer l’appareil destiné à produire le gaz ; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l’eau se faisait au moyen de ferraille et d’acide sulfurique mis en présence dans une grande quantité d’eau. L’hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d’introduction. De cette façon, chacun d’eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement déterminée.

Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons d’acide sulfurique, seize mille cinquante livres de fer et neuf cent soixante-six gallons d’eau.

Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de la nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L’appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de l’aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. (…) À neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s’éleva d’une vingtaine de pieds.

« Mes amis, s’écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte-bonheur ! qu’il soit baptisé le Victoria ! »

Un hourra formidable retentit :

« Vive la reine ! Vive l’Angleterre ! »

En ce moment, la force ascensionnelle de l’aérostat s’accroissait prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leurs amis.

« Lâchez tout ! s’écria le docteur. »

Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur. » — Cinq semaines en ballon (Hetzel et Compagnie, 1863)

Le premier roman de Jules Verne était une pâle prémonition de ce que nous vécûmes six ans plus tard. Trois aventuriers au-dessus de l’Afrique pendant cinq semaines ? Multipliez les premiers par trois cents, les secondes par dix et vous êtes à Célesterre ! Cette phrase aussi, dans la bouche de Dick Kennedy, me fait encore frémir :

« À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d’atmosphères fera sauter notre globe ! » — Philippe Daryl

L’anticipation de l’aérostation chez Jules Verne

 

Le projectile (Autour de la Lune)

 » — Plus que cinq minutes ! répondit Barbicane.

Oui ! cinq petites minutes ! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes enfermés dans un boulet, au fond d’un canon de neuf cents pieds ! Et sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire ! Et l’ami Murchison, son chronomètre à la main, l’œil fixé sur l’aiguille, le doigt posé sur l’appareil électrique, compte les secondes et va nous lancer dans les espaces interplanétaires !…

(…)

Le profond silence n’était interrompu que par les battements du chronomètre frappant la seconde.

Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la poussée de six milliards de litres de gaz développés par la déflagration du pyroxyle, s’enleva dans l’espace. » — Autour de la Lune (Jules Hetzel et Cie, 1872)

 

Note de Daryl

« Un mois après notre arrivée en Célesterre, Verne me rendit visite à l’Optique. Il resta fort tard, une discussion s’étant engagée avec du Rosier qu’il harcelait de questions astronomiques. Quand les deux autres occupants de notre grappe furent couchés, que nous observions les astres sous le dôme de l’observatoire, je lançai innocemment à Verne que nous étions comme Ardan l’audacieux, Barbicane le scientifique et Nicholl l’industrieux, abandonnés dans leur projectile à la fin de De la Terre à la Lune (1865). Le visage de Verne s’éclaira : « j’en écrirai la suite, monsieur Daryl, et bientôt encore ! » Quand je lui fis remarquer que cela tombait plutôt bien, puisque l’inspirateur du personnage de Michel Ardan était à bord, il m’avoua n’avoir aucune nouvelle de Nadar et confessa ne pas s’en être beaucoup soucié, tant Célesterre l’avait émerveillé. Mais il se promit alors de le retrouver. Voici donc les deux éléments qui inspirèrent le second roman lunaire : la présence de Nadar et les discussions scientifiques avec du Rosier. J’y retrouve certaines in extenso: si ce Voyage extraordinaire est un des plus argumentés scientifiquement, c’est grâce au Barbicane que du Rosier campait admirablement ! » — Philippe Daryl

L’astronomie chez Verne

Références fournies par Jacques Crovisier, Observatoire de Paris.

L’Albatros (Robur le conquérant)

« Ce n’est ni à la vapeur d’eau ou autres liquides, ni à l’air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C’est à l’électricité, à cet agent qui sera, un jour, l’âme du monde industriel. D’ailleurs, nulle machine électromotrice pour le produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels acides les mettent en activité ? c’est le secret de Robur. De même pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives et négatives ? on ne sait. L’ingénieur s’était bien gardé, ― et pour cause ― de prendre un brevet d’invention. En somme, résultat non contestable : des piles d’un rendement extraordinaire, des acides d’une résistance presque absolue à l’évaporation ou à la congélation, des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon-Volckmar, enfin des courants dont les ampères se chiffrent en nombres inconnus jusqu’alors. De là, une puissance en chevaux, électriques pour ainsi dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l’appareil une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses besoins, en n’importe quelle circonstance. » — Robur le conquérant (Hetzel, 1904)

L’Epouvante, l’hybride de Robur

L’Epouvante, l’hybride de Robur

Hélico et métamorphoses

 

La terre

• L’éléphant mécanique (La Maison à vapeur)

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« En effet, au lever du soleil, de l’un des derniers faubourgs de la capitale de l’Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait un étrange équipage, — si toutefois ce nom peut s’appliquer à l’appareil étonnant qui remontait la rive de l’Hougly.

En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à proportion, s’avançait tranquillement et mystérieusement. Sa trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d’abondance, la pointe en l’air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes. Sur son corps d’un vert sombre, bizarrement tacheté, se développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de filigranes d’argent et d’or, que bordait une frange de gros glands à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée, couronnée d’un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux hublots d’une cabine de navire.

Ce que traînait cet éléphant, c’était un train composé de deux énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants, reliait la première voiture à la seconde. » — La Maison à vapeur (Hetzel, 1902)

A vapeur et à trompe

 

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Sur les mécaniques et engrenages de Verne, pour une synthèse, voir Jacques Payen, “De l’anticipation à l’innovation : Jules Verne et le problème de la locomotion mécanique.